ANNÉE No 169 | le OCTOBRE 1927

LA NOUVELLE

EVUE FRANÇAISE

ULEs RoMaiNs : Georges Chennevière.

INDRÉ MaAuRoIS : Voyage au pays des Articoles. Luc DurrTaIN : Arrivée en Russie.

-Jures SuPERVIELLE : Le Cœur et le Tourment.

| JuuiEN BENDA : La Trahison des Clercs (Suite). "ANDRE CHAMSON : Les Hommes de la Route (Il).

PROPOS d’ALAIN _ RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE, par ALBERT THIBAUDET CHRONIQUE DRAMATIQUE, par BENJAMIN CRÉMIEUX

NOTES, par ROGER ALLARD, CHARLES DU BOS, JEAN CASSOU, RENÉ CREVEL, JEAN GRENIER, JEANGUÉRIN, DANIEL HALÉVY, P. MASSON-OURSEL, HENRI RAMBAUD, CAMILLE SCHUWER.

LITTÉRATURE GÉNÉRALE. Origines de l'esprit bourgeois, par Bernard

Groethuysen. —La Rencontre de Cervantès et du Quichotte, par P. E. Martel. D La Maison du Peuple, par L. Guilloux. L'âme primitive, par L. Lévy-Bruhl. Byzance et l'art du XII siècle, par G. Duthuit.

Le : POÉSIE. Message, par Jacques Reynaud. Stances à la Légion étrangère, par Maurice Chevrier. Ligne de cœur, par Paul Fierens.

LE ITRES ÉTRANGÈRES. Daphne Adeane, par Maurice Baring. Quatre-vingt-

_ dix ans, par Mario Puccini.

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GEORGES CHENNEVIÈRE

Georges Chennevière est mort, à l’âge de quarante- trois ans, dans la nuit du 20 au 21 août dernier, d’une maladie qui s'était déclarée le 28 juin, jour anniversaire de la mort de son père, à la mémoire de qui il avait dédié un poème magnifique. La mort de son père, aussi prématurée : que la sienne, lui avait obscurci jadis les années d’adoles- cence et de première jeunesse. La date du 28 juin était restée à ses yeux néfaste entre toutes. Il n’est pas impos- sible que, le 28 juin 1927, il soit entré dans la maladie avec le sentiment d’être vaincu d’avance.

La mort de Georges Chennevière est la perte la plus importante que la poésie ait faite, en France, depuis celle de Guillaume Apollinaire. Je le dis sans gonfler la voix, et parce que je le crois vrai. Le présent hommage à mon ami, au plus ancien de mes amis, et, si j'évite de dire au meilleur, à celui du moins qui-m’a permis de connaître le plus complètement, à certaines époques, la profondeur, la généralité, et aussi les douleurs de lamitié, cet hommage, j'ai failli me mettre à l’écrire dès la nouvelle de sa mort. Je me suis retenu. J'ai pensé que l'essentiel n’était pas de laisser jaillir quelques pages émues, ou même émou- vantes. Une douleur personnelle qui s'exprime en public, qui prend tant de témoins, c’est sur elle-même, malgré tout, qu'elle fait venir l'attention, et chose horrible

| lapplaudissement, lestime. Si quinze jours de délai ne a

diminuent pas le chagrin, ils lui enlèvent un peu de son _ égoïsme naïf ; ils lui donnent la clairvoyance de reconnaître que ce n’est pas lui l’essentiel..

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L'essentiel, ce n’est pas de montrer comment nous savons pleurer. Ce n’est même pas, pour le moment, de dire quel homme fut Chennevière, quel assemblage de dons de l’esprit il manifestait dans le privé, par quels charmes de l’âme il gagnait l'amitié, ou la regagnait sans effort quand sa nonchalance avait manqué de la lui faire perdre. (Car la nonchalance fut toujours son plus grand crime. Mais il lui suffisait d’être présent une fois, et tout s’oubliait). L'essentiel, il me semble, c’est d’amener beaucoup de gens à penser qu’ils ont méconnu Chenne- vière poète, et qu’ils doivent, pour cesser de le méconnaître, faire ce qu'il faut : lire ses poèmes de près, avec sévérité ; les soumettre non plus à cette touche hâtive dont s’'accommode l'actualité littéraire, mais à l’épreuve que réclament, qu’obtiennent plus ou moins vite les œuvres qui prétendent à la durée. Epreuve toute différente par le temps et l’attention que le lecteur y dépense, mais plus encore par les ressorts de son esprit qu'il y fait jouer et par les règles que de lui-même il impose à son jugement. J'ai vu à l'étranger des Français qu'on interrogeait sur notre littérature, en leur laissant bien entendre qu'on ne leur demandait pas des « tuyaux », qu'on n'avait pas besoin d’eux pour connaître les auteurs à la mode, qu'il n’était pas question de « se tenir au courant », mais qu’on aimerait savoir, de la bouche d’un Français, quels noms d'aujourd'hui nous opposerions à nos gloires du passé ou aux grands étrangers modernes. Ainsi requis de répandre, inopinément responsable, notre Français, procédait en lui-même à de rapides changements de registres, à une révolution esthétique: « Oh oh! » faisait-il. Et dans la minute qui suivait, on le sentait opérer toute une série de coups de main, de délogements, d’exécutions sommaires, tordre #7 peito le cou à une douzaine de charmants garçons dont huit jours avant, dans un salon de Paris, il aurait juré qu'ils étaient nos seuls contemporains lisibles, et se tourner avec un peu

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GEORGES CHENNEVIÈRE 419

d’anxiété, avec des sortes de remords et d’excuses, vers des noms, vers des œuvres dont il ne soupçonnait pas qu'il les honorait à ce point. C’est ainsi que la solennité d’une circonstance peut remettre soudain les choses à leur place. Plus terriblement, la mort a le pouvoir d'appeler au bénéfice d’un jugement de durée un artiste que les juge- ments d'actualité ont méconnu.

Chennevière est un méconnu, au sens précis et exem- plaire du mot, qui s’écarte d’ailleurs du sens traditionnel et simpliste. Pour la plupart des gens, le méconnu, c’est encore un homme qui vit dans une obscurité totale. Il cache (bien malgré lui) dans sa mansarde un manuscrit, un tableau, une partition dont l’humanité serait boule- versée si elle les connaissait ; mais elle ne les connaît pas, ne se doute même pas qu'ils existent. De mystérieuses puissances montent la garde autour du méconnu. Tous ses efforts sont contrecarrés. Ses amis, s'il lui en reste, se moquent de lui. Sa concierge ne le salue pas. Il mourrait de désespoir, si la conscience de son génie ne le maintenaïit pas dans une sombre ivresse perpétuelle.

Voilà le méconnu de la légende. A-t-il existé en d’autres temps ? C'est possible. Je n’en suis pas sûr. En tout cas, c'est une espèce disparue. Le méconnu d’aujourd’hui est un homme que tout le monde connaît, j’entends tous les gens de la partie, et souvent une fraction notable du public. C’est un peintre devant les tableaux de qui on a passé vingt fois dans les expositions ; un poète dont on a lu des vers dans des anthologies, dans des revues. Pèrsonne ne le méprise. Il échappe à ces bourrasques de lenvie dont les artistes heureux sont assaillis tôt ou tard. Il profite même parfois d’une de ces dépenses accidentelles de générosité que les plus âpres confrères se permettent, sans leur laisser _ prendre une destination dangereuse. Quand il meurt, il _ paraît sur lui quelques échos de deux ou trois lignes, tout à fait bienveillänts.

C’est justement cette modération a l'erreur qui est

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420 | LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

redoutable, parce qu’elle désarme l’indignation et rend la

révolte un peu ridicule. C'est elle aussi qui est bien de

notre temps. Qui oserait parler aujourd’hui de Poètes maudits ? Je suis même persuadé que beaucoup de nos contemporains, et parmi les plus spirituels, doutent en leur fort intérieur qu'il puisse y avoir encore de vrais méconnus. S'ils feignent d’y croire, c’est par politesse et pour ne décourager personne. « Voyons! nous diraient- ils si on les poussait, nous avons profité des leçons du passé; nous nous méfions. Rimbaud, Verlaine, Cézanne... on ne fait la gaffe qu’une fois. La preuve, c’est l'attitude présente de la critique et du public cultivé. Pouvez-vous citer, dans les récentes années, une tentative, même la plus saugrenue, qui n'ait été examinée avec attention, ayec un désir sincère de comprendre? Nous avons tellement peur de nous tromper que nous aimons

mieux perdre du temps avec un fumiste, que d’accepter le.

risque de méconnaître un novateur. » Entièrement d'accord. Je tiens pour certain que si un « vrai jeune » lance demain la poésie bégayante, fondée sur ce principe que les mots n’acquièrent toute leur valeur d'émotion leur intensité rythmique qu’à condition d’être bégayés, ou _l’éructationisme, qui, appuyé par la philosophie moderne, abandonne décidément le langage à ses fonctions utilitaires, ou logiques, et demande à l’éructation modulée d'exprimer, comme tout l'y invite, les profondeurs de la sensibilité et

de l'inconscient, je tiens pour certain que ce vrai jeune ne :

sera pas un méconnu. Mais, chers contemporains avertis, l'injustice est encore plus maligne que vous. L’injustice est un gibier qu'on ne retrouve jamais deux fois à la même place. Quand on l'a débusquée d’un coin, elle se garde _ bien d’y retourner. Entre 1850 et les premières années de ce siècle, c’est en innovant trop brusquement, en heurtant les habitudes, en ne sacrifiant pas à certaines pompes ét _respectabilités, ou bien en donnant le pas à l'invention savoureuse sur la perfection tranquille, qu’on s’exposait à

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GEORGES CHENNEVIÈRE LMD

être méconnu, que parfois on s’y condamnait. On était traité par les uns d’hystérique, d'exception morbide, voire de fou, par les autres (plus indulgents ou plus perfides) de poeta minor. Comme la sagesse du commun des hommes est faite, hélas! d’expérience (l’expérience de ce qui n’est plus) et non de perspicacité, nos contemporains, dans leurs rapports avec l’art, vivent sur cette notion du méconnu; et comme ils sont tout pleins de bonne volonté, ils jurent qu'on ne les y reprendra pas. De même, nos hommes de guerre ne se laisseront pas surprendre deux fois par l’inva- sion de la Belgique. _ Ce n’est évidemment plus chez les excessifs, les excen- triques, les incongrus que le méconnu d’aujourd’hui peut se nicher. L’extrêmisme artistique est constamment sous le feu des projecteurs. De ce côté, la critique garde de jour et de nuit la position d’alerte. Même les fous sont étroite- ment surveillés. L’un d’eux ne pourrait pas avoir du génie plus de vingt-quatre heures sans être immédiatement appréhendé et conduit à la gloire de gré ou de force. Notez que je ne m'en indigne pas. J’aperçois les bons résultats d’une vigilance ainsi orientée. J'étais adolescent quand régnait encore l’autre façon de faire. J'en ai gardé un souvenir étouffant. Il fallait entendre de quel ton un pro- fesseur de rhétorique parlait incidemment de Baudelaire. Il fallait voir ces mentions négligentes, ou condescendantes, que la grande critique, que les manuels de littérature accordaient aux génies non-conformistes. Mais les erreurs d'hier n’excusent pas plus celles d’aujourd’hui qu’elles n’ont servi à les éviter.

Le méconnu d'aujourd'hui, il n’y a guère plus de chance de le rencontrer chez les ennemis déclarés de l'esprit moderne, chez les fanatiques de la tradition, les archaïsants. Pour une raison assez claire. Leur attitude est aussi un

_extrèmisme. Elle est provocante ; elle fait, à sa manière, scandale. Ils ont même un air de dire: « Méconnaissez- nous, suppôts de la folie moderne ! Ne vous gênez pas

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pour nous bafouer, enfants pourris de la décadence ! » qui donne aussitôt envie de les traiter avec égards, de mettre sa coquetterie à leur rendre une surabondante justice.

Mais supposez un homme qui est moderne, sans parade de modernisme, qui est de son temps, par nécessité matu- relle, qui va de lui-même à ce qu’il y a de profond dans la vie moderne, qui ne croit sincèrement pas qu’elle tienne dans un catalogue de grand couturier ou dans un numéro de music-hall. Supposez-lui de la grâce, une grâce franche et populaire, sans préciosité ; une sensibilité qui se déve- loppe par ondes larges, qui nese brise pas en mille petits pincements de nerfs. Supposez-le bien convaincu que notre époque doit innover, a raison d'innover, mais que si per- sonne ne se préoccupe d'amener les innovations à la matu- rité des œuvres parfaites, tout se passera comme si elles n'avaient pas eu lieu, car le nouveau cesse vite de l'être, et s’il n’est pas parfait, a tôt fait de n’être rien. Donnez-lui une culture très étendue, et très peu voyante, qui consiste non pas à citer Saint Thomas au petit bonheur, l’année le Saint Thomas se porte, mais à savoir solidementet de pre- mière main un très grand nombre de choses, qu’il a reliées et hiérarchisées par la méditation, et dont il parle le moins possible. Admettez que par la race, les affinités, par l'effet de cette culture aussi, il se rattache à la principale tradition française, au courant du milieu, non à quelque tradition plus sinueuse ou plus secrète ; que par suite ses admira- tions, les maîtres qu’il invoque, les influences lointaines ou proches qu’il avoue, son sentiment de la langue et du style, tout cela soit affreusement normal. Vous aurez à grands traits Georges Chennevière. Mais vous comprendrez qu’il avait réuni à peu près toutes les chances d’être, en ce temps, méconnu. |

Ajoutons, pour ne rien fausser ni forcer, que Chenne- vière a étéd’une maladresse pratique incomparable. Le plus nonchalant des hommes, je l'ai dit. Laissant fuir les bons : hasards ; quasi tenté par les mauvais. Ayant reçu, de

GEORGES CHENNEVIÈRE 423

maints côtés, des preuves d'amitié exquises (je sais des traits qui honorent les amis de Chennevière) et les ressen- tant avec force, mais oubliant de le montrer. Dans les réunions, silencieux et débonnaire, d’habitude ; puis un beau!jour prenant feu dans une discussion, défendant sa : vérité avec une véhémence intraïtable, ne surveillant pas ses éclats, ne voyant pas qu’ils vont blesser quelqu'un qui l'aime bien, qui lui a rendu service, qui sera prêt à le faire encore, mais avec un peu moins d’élan. Je le dis d'autant plus librement que je n’ai jamais eu à subir une seule de ces bourrades ; et aussi parce qu’il me semble que Chenne- vière, près de moi, me souffle : « Dis-le! mon vieux, dis-le ! puisque c’est vrai. » Car il aimait la vérité. Et per sonne ne convenait de ses torts, ou de ses maladresses, plus carrément que lui. Que ceux qu'il avait pu froisser, ou décevoir, le sachent.

*# * *

Je n’ai pas voulu faire une étude sûr Georges Chenne- vière. D'abord elle aurait été mal faite. Je suis trop près de. son œuvre. Il me faudrait beaucoup de temps pour arriver à la voir aussi objectivement que d’autres. Et puis je veux que d’autres la fassent, que ces pages-ci ne les en dispensent pas, les y obligent au contraire. Il s’agit non de fermer une tombe, mais d’inaugurer une mémoire. Mon désir, c’est qu’en arrivant ici mon lecteur ne soït pas satisfait ; qu'il pense : « Mais alors, si Chennevière c’est si important que ça, tout reste à dire. » Justement.

JULES ROMAINS 3 Septembre 1927.

VOYAGE AU PAYS DES ARTICOLES

Je ne veux parler ici que des mœurs des Articoles et de mes aventures au milieu d’eux ; je réserve le récit de ce qui précéda notre arrivée dans leur île pour mon grand ouvrage : Le Pacifique qui ne sera achevé que dans deux ou trois ans. Mais il est nécessaire, afin que le lecteur puisse comprendre ce fragment, de dire comment le voyage fut entrepris.

Mon père, Jean Chambrelan, était un petit armateur ; je passai presque toute mon enfance à Fécamp et à Etretat. Mon plus vif plaisir était de sortir avec les pêcheurs, dans ces vieux bateaux ventrus qu'on appelle dans le pays des caloges. Ce fut ainsi que j'acquis, très jeune, des instincts de marin. J’appelle marin celui qui navigue à la voile et sait flairer la vague et le vent. Pour moi le marin moderne, celui du torpilleur et du yacht à vapeur, n’est qu'un mécanicien hardi qui conduit en mer une voiture de course.

Mes amis les pêcheurs respectaient beaucoup « le petit monsieur de Fécamp » et je pris au milieu d’eux l’habi- tude dangereuse d’être traité avec trop d'égards. Lorsque mes parents m'envoyèrent dans un lycée de Paris l’on se moqua de mon accent normand, je devins tout de suite misanthrope. Je fus le collégien solitaire qui tourne autour de la cour, les mains dans les poches, sans amis. J'avais besoin de sympathie et ma timidité ne me permettait pas: d’en inspirer.

VOYAGE AU PAYS DES ARTICOLES 425

La guerre me cueillit aux portes du lycée. Elle me replongea dans une vie qui convenait à mon étrange nature. Le danger, la misère, la saleté des abris, le froid et la pluie ne m’effrayaient pas; ce que je craignais, c'était le contact direct avec des êtres humains. Je fus vite officier et la discipline bâtit autour de moi les cadres. dont j'avais besoin. Une courte aventure donna le dernier coup de pouce à ma timidité ; blessé, je devins pendant mon séjour à l'hôpital amoureux d’une infirmière assez jolie, que je voulus épouser. Elle refusa. Je pris l’habi- tude, pendant mes permissions, d’éviter la société des femmes.

L’armistice et la paix furent pour moi, comme pour beaucoup de jeunes gens, des événements tristes. Qu’allais- je faire ? Je ne m'étais préparé à aucun métier. Mon père était mort pendant la guerre ; ses bateaux avaient été ven- dus ; je ne me sentais de goût que pour la mer ou pour

le métier de soldat. J'essayai de rester dans l’armée, mais

la vie de caserne est bien différente de la vie de campagne. Ma sauvagerie tournait à la neurasthénie. Tout ce qui amusait mes camarades me paraissait vain et ennuyeux. En 1922, je donnai ma démission. Ma mère venait de mourir en me laissant une petite fortune. Je pensais à par- tir pour les colonies.

_ À ce moment un jeune Français, Gerbault, traversa JAtlantique, seul dans un petit cutter de onze mètres et publia son Journal de bord. Ce fat pour moi une illumi-

nation. Cette navigation solitaire, voilà pour quoi j'étais

fait. Seulement j'étais plus tenté par le Pacifique que par

PAtlantique. Grand lecteur de Stevenson, de Schwob, de Conrad, j'avais toujours désiré voir ces îles aux noms admirables : Butaritari, Apemama, Nonuti. Le mot « atoll » me ravissait ; j'imaginais une couronne cristal-

line entourant une lagune d’un bleu sombre. Autant je

craignais la femme européenne, sa coquetterie, ses caprices, autant j'étais attiré par ce que je croyais être la femme.

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primitive, petit animal fidèle;-silencieux, sensuel. Ma déci- sion fut prise en une heure.

Gerbault, à la fin de son livre, donnait quelques con- seils pratiques à ceux qui souhaiteraient limiter. En parti- culier il indiquait un type de yacht, une liste d'accessoires et de provisions. J’établis un budget et reconnus que je risquais de manquer très vite d'argent. Moh notaire, avec lequel j'examinai la situation, me conseilla d'aller voir quelques grands journaux, un éditeur, et de me procurer des fonds par la publication du récit de mon voyage. Le conseil était bon; je pus signer deux traités assez avantageux, obtenir des avances et commander mon petit navire. Ce fut une embarcation de dix tonneaux, entièrement pontée, et gréée en cotre bermudien.

Le journal avec lequel j'avais traité voulut naturel- lement annoncer mon expédition à ses lecteurs et me demanda un article sur mes projets. J'y décrivis mon itinéraire et, pendant toute la semaine qui suivit, je reçus les lettres les plus surprenantes. La plupart de mes correspondants voulaient m’accompagner. Je compris alors combien mon état d'esprit, cette horreur de la vie sociale, ce désir de m'en évader, sont chose plus commune aujourd’hui qu'on ne croit. Beaucoup d'officiers de la marine russe, devenus chauffeurs de taxis ou ouvreurs de portières à Paris, me demandaient à partir avec moi comme matelots. Des naturalistes, des opérateurs de cinéma, des cuisiniers de restaurant, m'offraient leurs ser- vices. Mais surtout des femmes me suppliaient de les emmener. « J'ai été si malheureuse... Je serai votre esclave... Je recoudrai vos voiles et je ferai cuire vos repas... Vous me traiterez comme une servante ; il faut que je quitte la France, il le faut. » disait l’une. « J'ai vu votre photo dans les journaux, écrivait une candidate, vous avez l'air triste, mais bien doux et vous avez de jolis yeux. » Tout ce courrier m’amusait, mais j'étais décidé à

partir seul.

VOYAGE AU PAYS DES ARTICOLES A27

La lettre d'Anne arriva l’une des dernières. Avant même de l'ouvrir je vis qu'elle ne ressemblait à aucune de celles que j'avais reçues. J’aimai la sobriété du papier, la netteté de l'écriture, la fermeté des traits. « Je ne sais, monsieur, si vous êtes digne de cette lettre ; je le saurai par le ton de la réponse, si vous me répondez, ce qui est peu probable. Je viens de lire votre article ; vous allez faire ce dont je ne puis que rêver. J'ai toujours aimé la mer plus que tout ; quand je suis à terre je pense à l’odeur du goudron, au vent dur, aux paquets d’eau salée qui cinglent les cabans.

Les îles du Pacifique... J'ai cru, en lisant ce que vousen dites, m’écouter penser moi-même. Alors voici: je suis

veuve, très jeune, assez riche, tout à fait libre. J'aimerais à vous accompagner. Comprenez tout de suite et sans arrière- pensée que je ne vous offre pas une camarade de lit, mais une camarade de bord. Je crois que C’est possible. Je suis certaine de vous être utile ; j'ignore quelles sont vos qua- lités de marin ; tous mes amis, dont quelques-uns sont des Anglais sévères et francs, ont reconnu les miennes. Vous m'êtes nécessaire, vous ou un autre, parce qu'il y a des manœuvres de force dont une femme est malheureuse- ment incapable. Argent : nous partagerions les frais d’achat du bateau, d'équipement, de voyage, exactement par moi- tié. Ennuis à craindre : aucun, je suis seule au monde, personne ne vous demandera compte de mes actions. Pour- quoi je m'adresse à vous et non à un de mes amis marins ? Parce que des entreprises comme la vôtre sont rares ; aussi parce que les quelques noms de poètes cités dans votre article me prouvent que nous avons des goûts com- muns. Mon adresse : 39, Quai Bourbon, Ile-Saint-Louis. Mon numéro de téléphone : Gobelins 31-35. Si vous dési- rez me voir, prévenez-moi ; je vous attendrai au jour et à l'heure qui vous seront commodes, sauf le mardi et le samedi matin je suis des cours au Museum. » Pourquoi répondis-je ? C'était contraire à tout ce que je m'étais promis. La lettre me plaisait. Le style avait

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quelque chose de franc et de mâle qui me rassuraït. Le nom, Anne de Sauves, était joli. « Pourquoi ne pas la voir ? » me disais-je, et déjà je me donnais des prétextes pour changer mes plans. Elle prenait à sa charge la moitié des frais ; c'était la certitude d'achever le voyage sans diff- cultés d’argent, de pouvoir le prolonger un peu. Le loge- ment à bord était grand si l’on considère les petites dimen- sions du bateau. Il était facile d’y établir deux couchettes et de les séparer par une cloison. Quand j'allai voir M" de Sauves, j'étais déjà prêt à céder. Quand je la vis, ma déci- sion fut prise. On ne pouvait dire qu’elle fut parfaitement jolie, mais son visage avait la netteté agréable et douce de son écriture. Sa voix était un enchantement ; maintenant encore, après quatre ans, son naturel me semble sans égal. Avec elle non seulement je n’éprouvai jamais aucune gène, mais l’idée même d’être gèné me parut absurde. Elle parlait de tout directement, sans périphrases, sans hésita- tion. D'ailleurs notre conversation fut surtout celle de deux marins. Dès les cinq premières minutes, nous en fûmes à faire des dessins de voilures et des états de provi- sions. L'idée d'Anne était de n'avoir que deux voiles, grand'voile et foc, et pas de beaupré, mais mon navire était déjà sur chantier, et d'ailleurs à deux la manœuvre serait facile.

Elle fut très étonnée en apprenant que j'avais commandé mon bateau en France. Le port de départ le plus commode, pour une croisière dans le Pacifique, était San Francisco. Pourquoi ne pas construire là-bas, sur nos plans ? Elle! avait beaucoup d'amis en Amérique et pouvait faire sur- veiller le travail. Cela me parut en effet raisonnable et je promis d'essayer d'annuler à l'amiable le contrat passé à Saint-Nazaire. Déjà je disais : « Notre bateau ».

Je lui demandai quelques détails sur sa vie ; elle avait été élevée en Vendée par une famille sévère qui l'avait mariée, à dix-huit ans, sans la consulter, avec un voisin très riche et déjà vieux. Elle avait perdu pendant la guerre

. VOYAGE AU PAYS DES ARTICOLES _ 429

_ ses parents et son mari. Elle n'avait été heureuse ni

|. comme enfant, ni comme femme : « Mais je ne veux pas non plus «faire de tragique » ; je n’ai jamais été très mal- heureuse ; j’ai un sens de l’humour qui me permet, dans les pires moments, d’apercevoir le comique de ma tris- tesse. » Elle aimait à faire les choses bien. Tout chez elle donnait une impression d’ajustement minutieux. Il y avait peu de meubles, mais parfaits. Les murs étaient nus; pas de bibelots ; beaucoup de livres. Je remarquai des traités de navigation, de natation, de médecine. A la porte sa voiture attendait ; elle me ramena elle-même dans le centre de Paris; elle conduisait bien, sans bruit, sans effort.

Il

Le récit de notre voyage de San Francisco à Honolulu trouvera, comme je l'ai dit, sa place dans un autre ou- vrage. Il suffit ici de noter que cette traversée fut heureuse. Notre bateau, l’Allen, était très marin. Au commence- ment nous nous étions crus obligés de prendre le quart 2 tour à tour, mais nous avions vite reconnu qu’en navi-

_ guant à la cape, barre amarrée, pendant la nuit, nous trouvions au réveil que notre route était restée à peu près la même. Nous avions rencontré trois tempêtes, dont une assez forte pendant laquelle Anne avait fait ses preuves de courage.

Elle était, comme je l’avais prévu dès notre première rencontre, la compagne de voyage idéale. Excellente orga-

misatrice, c'était elle qui avait acheté à San Francisco toutes nos provisions de bord et qui, pendant la traversée,

. nous avait fait une cuisine simple et saine. Elle ignorait la mauvaise humeur. Elle gardait dans le danger son ton à naturel, ses gestes précis. Je l’appelais : « Votre Sérénité ». “Sail D'un commun accord nous avions adopté l’un envers à l'autre des manières familières et affectueuses. Anne ne Re voulait être ni courtisée, ni protégée ; il est peut-être plat

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d'écrire que nous vivions comme deux frères, mais c'est encore la formule qui peint le mieux nos rapports. Il faut pourtant ajouter, pour être exact, que mon sentiment était plus complexe ; souvent jy croyais découvrir de la tendresse, du désir, mais je me hâtais alors de commencer quelque besogne et de penser à autre chose.

Des îles Hawaï mon intention était d’aller à FIAT mais en faisant un crochet pour voir en passant les Mar- quises et les Touamotou. Honolulu m'avait déçu : un Monte-Carlo américain. Il me semblait que ces grands anneaux de corail blanc brillant au-dessus de la mer nous apporteraient enfin un spectacle nouveau. Environ vingt jours après notre départ d’Honolulu une observation me montra que nous étions par 161°2 de longitude Ouest et 5°3 de latitude Nord. Nous approchions donc du groupe des Fanning, îles rocailleuses et stériles, mais sur lesquelles le répertoire Findlay signale un poste anglais d'entretien de câbles ; c'était que je comptais renouveler notre pro- vision d’eau douce.

Vers le soir nous renconträmes une zone de calme plat avec une mer assez grosse. De petites vagues vicieuses dont le sommet se brisait en écume venaient claquer létrave de PAllen sur un rythme rapide et irrégulier. Puis une brise se leva qui fraîchit rapidement et une grande barre de nuages noirs comme de l'encre se forma très bas sur l’ho- rizon. Bientôt le vent devint très fort et l’Allen donna de la bande. Il faisait une chaleur de chaudière. Nous avions déjà vu des grains sérieux, mais nous comprîimes tout de suite qu'ils n'avaient été que jeux d’enfant auprès de celui- ci. Le ciel n’était plus maintenant qu’une chevauchée de nuages noirs, poussés à grande allure par le vent. D’im-

menses vagues déferlaient à bord. A chacune d'elles le pont était sous l’eau. Le cotre couché plongeait dans la mer. En amenant toute la voilure et en amarrant la barre nous obtinmes un peu de répit, mais nous devions nous cramponner au mât pour ne pas être emportés. Dressée

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dans le vent, les cheveux soulevés, ses calmes sourcils immobiles, l’air heureux, Anne était admirable : une déesse marine. Vers minuit, comme il était évident que nous ne pouvions rien faire, et que les vagues grandis- saient encore, elle dit : « Allons nous étendre. » Bien que les capots de claires-voies fussent attachés, en bas tout était rémpli d’eau. Mais nous étions si fatigués qu'après avoir pompé de notre mieux nous nous endormimes l’un et l’autre.

Au bout de quelques heures un bruit étrange, des coups violents frappés contre la coque de PAllen, me réveillèrent. Faisait-il jour ? Nuit ? On ne voyait rien. Le bateau s’in- clinait comme la pente d’un toit. Il était impossible de rester debout. En rampant je montai sur le pont. Les nuages étaient si bas et si épais que, bien qu'ilfitjour,on ne voyait pas à trente mètres. Les vagues étaient d’une hau- teur terrifiante. Notre beaupré était cassé ; c'était lui qui cognait au flanc du bateau. Que n’avais-je écouté les con- seils d'Anne quand elle m'avait demandé de m'en passer ! Le panneau de la soute aux voiles avait été arraché. L’Allen n’était plus qu’une épave. J'appelai Anne ; j'avais besoin de son aide pour couper ce mât qui risquait de défoncer notre coque. « Je crois que nous sommes perdus », lui dis-je. Elle respira avec force le vent salé et sourit.

Après une heure de travail pendant laquelle je risquai vingt fois d’être emporté, je parvins à couper le mât. C'était un danger de moins. Une pluie chaude, aveuglante, nous frappait au visage. Nous descendimes à nouveau dans la cabine. Nos costumes avaient été complètement déchi- rés au cours de cette terrible manœuvre, mais quand Anne voulut en changer elle trouva toutes nos caisses inondées. Chose plus grave : les instruments étaient bouleversés, mon chronomètre demeurait introuvable, la montre d'Anne était brisée. Le Findlay et les cartes n'étaient plus qu’une bouillie de papier. Si nous échappions à la tempête nous étions désormais incapables de naviguer autrement qu'à

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l'estime. D'ailleurs comment naviguer ? Nous étions dé- mâtés et nos voiles en lambeaux. Au milieu de ces pensées assez sombres, encore une fois le sommeil nous enveloppa.

+ * *

Quand j'ouvris les yeux, une étrange impression de calme et de silence me surprit ; l’Allen se balançait douce- ment. Un petit jour gris clair entrait par le hublot. Sur le pont, je montai d’un bond, un spectacle splendide m’at- tendait. Devant nous le soleil se levait dans un ciel jaune safran. Le vent était tombé ; de petits nuages mauves et or s’allongeaient en bandes parallèles dans l'air tiède. Le jaune éclatant du ciel se reflétait dans la mer qui clapotait douce- ment autour de nous. « Anne ! » Elle accourut ; je vis qu’elle était nue sous une couverture. « Sauvés ? » me dit-elle.

Ce n'est pas encore sûr.

Que c’est beau ! sommes-nous ? »

Je lui rappelai que je n'avais plus aucun moyen de le savoir. Dieu savait à quelle distance de notre route ce cyclone avait pu nous entraîner. .

Les voiles ?

Je les lui montrai; elle proposa d’essayer de faire une grand’voile avec une couverture. Nous étions certainement

-près d’une terre car des oiseaux volaient autour du bateau. Je m'assis à côté d’elle au soleil et nous nous mimes au

travail. L'étrange est que, peut-être condamnés, nous.

n’étions ni tristes, ni effrayés. Au contraire nous éprou- ions l’un et l’autre une impression de paix et d’allégresse. Vers midi, je descendis pour essayer de retrouver une carte. Quand je revins, les mains vides, elle me dit: « Terre ! » et me montra, dans le lointain, une ligne sombre et courte. C'était une île que dominait un pic. Mais nous en étions fort éloignés. Grimpé au sommet du mât, j’agitai longtemps des lambeaux de linge. Le courant nous poussait _vers la terre ; je distinguai bientôt un cap, puis une forêt; et, me sembla-t-il, les toits brillants d’une ville.

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Mais comme c’est curieux, Anne. C’est un port... je vois une sorte de jetée. pouvons-nous être ? Ce ne sont pas les Fanning. Il n’y aurait pas de montagnes. et je ne vois pas quelle grande ville.

Une heure plus tard un canot venait vers nous ; quand il approcha, nous vîmes avec surprise qu’il était monté par des marins blancs. Je ne sais pourquoi nous attendions une pirogue, des indigènes. Anne se drapa dans sa cou- verture. Une épaule nue, elle était bien jolie. A l'avant du canot était un quartier-maître galonné qui nous cria, en anglais : « Qui êtes-vous ? Français, traversant le Paoi- fique ; la tempête de la nuit dernière nous a beaucoup endommagés. Pouvons-nous réparer ici ? » Il parut embar- rassé et dit : « Ce n’est pas à moi de décider... La Com- mission. Il faut venir au port... » Je lui lançai une amarre et lui demandai de nous remorquer. Il proposa de nous faire passer à son bord, mais je ne désirais pas quitter le mien et Anne, nue sous sa couverture, ne vou-

_ lait pas se trouver seule avec ces hommes. Il prit l’amarre

et nous emmena vers la ville. Nous nous demandions, Anne et moi, à quel gouvernement ces hommes appar- tenaient ; ils ne portaient ni le béret des marins anglais, ni celui des marins américains. « Des Austra- liens ? Non, je ne crois pas. » A l’arrière du canot flottait un étrange pavillon, blanc, avec neuf visages de femmes.

Le port était petit, mais coquet. Le môle, peint en bleu et blanc comme le canot, portait au sommet d’un mûît le pavillon blanc aux neuf visages. Anne prit la barre pour accoster, tandis que j’essayais de mettre dans un sac quel-

_ ques objets à emporter à terre ; nous débarquâmes. Notre

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sauveur nous conduisit sous un hangar et nous demanda

ce que nous désirions en attendant l’heure de la Commis-

sion. Anne souhaïta une robe, moi un pantalon, et un des hommes <courut avec empressement vers la ville. Je demandai s’il y avait un consul de France ?

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« Non, me dit le quärtiermaître, il n’y a ici aucun _ consul. L'île est propriété privée.

Propriété privée ? Mais de qui ?

Des Articoles.

Mais qui sont les Articoles ? »

Il se remit à parler de la Commission. Nous n’y com- prenions rien.

« Vous êtes un Articole ? lui dit Anne.

Oh ! non, dit-il avec une sorte de modestie et comme si cela eût été une supposition trop flatteuse, oh | non, moi je suis un Béos.

Quelle étrange histoire ! Et les indigènes ?

I n’y a pas d’indigènes.

Mais comment s’appelle l’île ?

L'île s'appelait autrefois Maïana ; elle est maïnte- nant l'ile des Articoles. » Ë

Sur quoi, comme un matelot revenait avec un paquet, il nous remit celui-ci, saluaet se retira discrètement.

Anne se dépouilla de sa couverture et revêtit la robe ; elle était faite d'une étoffe bleue légère et serrée à la taïlle par une cordelière ; il y avait aussi dans le paquet un gros collier d’ambre jaune. « Voyez ! me dit-elle. Quelle atten- tion. Il est délicieux, ce peuple inconnu ». Nous cher- chions à nous souvenir de ce nom, Maïana, des Articoles, mais il ne semblait pas qu'aucun de nous deux eneñût jamais entendu parler.

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Sur le petit bungalow de bois vernissé était une plaque gravée : TEMPORARY IMMIGRATION. Je m'attendais à trouver un bureau de douaniers, sentant la pipe, tapissé de circu- _ Jaïres ; la chambre on nous introduisit était un char- mant studio des Morris-chairs, garnies de cretonnes gaies, entouraient une table d’un bois luisant et pâle. Le

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thé était servi, un thé de manoir anglais, gâteau rose, gâteau vert, plum-cake géant, minces tranches de pain bis beurré. Aux murs, des rayons étaient chargés de livres. Trois des fauteuils étaient occupés par nos juges, qui se

- levèrent à notre entrée. Celui de gauche était un petit

homme du type moujik, à la barbe mal peignée, mais aux yeux doux et profonds ; celui du milieu, très grand au contraire et chauve, avait un visage rasé, presque japonais, intelligent et un peu dur ; celui de droite, beaucoup plus jeune que les deux autres, semblait un être aérien, prêt à s’envoler ; ses cheveux bouclés et vaporeux étaient blonds de lin, ses yeux gris-bleus. C'était évidemment l’homme du centre qui présidait ; à notre surprise il parla français, d’une voix agréable, un peu chantante, avec de curieuses précio- sités de langage.

Je vous présente, nous dit-il, mes confrères : Routchko (c'était le petit broussailleux) et Snake (le bel adolescent). Je suis moi-même Germain Martin et ma française nais- sance me vaut l’honneur de présider à votre examen. Cepen- dant il est bon que je vous apprenne tout de suite que la langue littéraire de cette île est l’anglais.… Ayez la gentil- lesse de me donner vos noms.

Je suis, dis-je, Pierre Chambrelan, et ma compagne de voyage Mr: de Sauves; je ne sais si vous avez reçu des journaux français racontant notre projet de traversée du Pacifique. Notre bateau à été, depuis trois jours, complè- ment désemparé par la tempête. Nous voudrions simplement obtenir ici la permission de réparer, puis de continuer notre voyage. Pour les frais de la réparation j'ai à bord un peu d'argent ; si cela ne suffit pas, M°° de Sauves à un compte à la Westminster Bank et je suppose que par câble.

Cher monsieur, dit Germain Martin avec ennui, laissez, je vous prie, ces histoires d’argent. C’est un sujet

bien usé. Nos Béos répareront votre bateau et seront trop

heureux de le faire. La seule question qui se posé pour nous, Commission d’Immigration Temporaire, est de

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savoir si vous pouvez être autorisés à faire un séjour au pays des Articoles et, d'autre part, s’il n’y a pas matière pour nous à vous y retenir quelques mois.

Quelques mois ! dis-je avec terreur. Mais.

Je vous en prie, interrompit Martin avec une sorte de coquetterie autoritaire, attendez. Vous verrez que tout s’arrangera.… Madame, asseyez-vous.. Une tasse de thé ?

Anne, qui mourait de faim, accepta avec joie. Snake la servit et quand nous fûmes tous confortablement assis, | Martin reprit :

Voyons. Vous traversez le Pacifique, seuls tous deux, dans le petit bateau que j'ai pu entrevoir tout à Pheure.. Pouvez-vous nous indiquer l’objet de cette sur- prenante expédition. ?

Nos seuls motifs ont été l'amour de la mer et l'hor- reur de la vie sociale. de Sauves et moi éprouvions le même désir d'échapper pour quelque temps à la civilisation. Nous étions tous deux bons marins ; nous nous sommes

$ associés pour cette-croisière. - Martin se tourna successivement vers ses deux acolytes ; ses yeux brillaient. _— Très intéressant ! dit-il, avec un interminable accent sur frés.

Routchko fixa longuement sur les miens ses beaux yeux :

Cher monsieur Chambrelan, me dit-il avec sympa- thie, Madame était-elle votre maîtresse avant le départ ou lest-elle devenue depuis le départ ?

Anne posa avec colère sa tasse sur la table.

Quelle question ! dit-elle... Je ne suis passa maîtresse. Nous sommes des camarades de sport ; rien de plus... Eten quoi cela vous regarde-t-il ?

Martin rit ; il avait un rire étonnant, à la fois enfantin et diabolique.

Cher ami, dit-il à Routchko, un peu de patience. _ Mais le ton était charmant, n'est-ce pas, Snake ? Re 4 Oui, dit Snake, rêveur. si authentique.

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Il faut, chers étrangers, reprit Martin, excuser notre ami Routchko ; il croit partagé par tous les hommes son goût de la confession publique... Mais, et je m’en excuse, sa question fut de celles que nos devoirs de Commissaires à l'Immigration nous obligent à vous poser. Parlez sans crainte, vous êtes ici dans un pays qui s’est délivré de toute moralité conventionnelle... Si vous êtes amants, nous en prendrons note, mais nous serons bien loin de vous en blâmer.. Au contraire, ajouta-t-il, avec une nouvelle into- nation étrange.

Je parle sans aucune crainte, dis-je alors... Maïs ce que Mr° de Sauves vous a dit est la vérité... Nous ne sommes que des camarades de bord.

Quoi ? dit Routchko. Vous avez vécu, corps à corps, sur ce bateau, seuls, loin de tout contrôle social, et le désir n’a pas été plus fort que votre orgueil ?.. C’est un cas admi- rable, ajouta-t-il à mi-voix en se tournant vers Martin.

Très intéressant ! dit Martin. Je crois, mes chers confrères, qu’un interrogatoire plus long ne ferait que gâter les possibilités psychologiques du sujet... Je propose l'envoi d’office au Psycharium. |

Approuvé, dit Routchko en nous lançant un regard tendre,

Et vous, Snake ? demanda Martin.

Mais Snake, depuis un moment, griflonnait des notes dans un carnet en regardant Anne de temps à autre. Il

-_ soupira.

Oui, dit-il, Psycharium.. naturellement.

Donc, conclut Martin, chers hôtes, car dorénavant vous êtes nos hôtes, tandis que l’on s’occupera, lente- ment, de réparer votre navire, vous serez logés au.Psycha- rium Central de Maïana. Allez-y en toute confiance ; vous

y serez traités avec bonté; vous y trouverez un confort

sobre, mais suffisant. Nous vous y reverrons. Ah! j'oubliais, mes chers confrères... Une chambre ? Deux chambres ?

Comment? dit Anne. Deux chambres, naturelle- ec

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ment! Mais qu'est-ce que c'est que ces gens-là ? ajouta- t-elle en se tournant vers moi. Qu'est-ce que c’est que leur Psycharium ? Ils ne vont pas nous mettre dans un asile de fous ? Est-ce qu’on ne peut rien faire ? Enfin, Pierre, parlez.

Messieurs, commençai-je…

Mais je me sentais envahi par cette terrible timidité dont la solitude à deux m'avait guéri depuis deux mois.

Routchko de la main me fit signe de me taire, me sou- rit avec une mansuétude que je sentis infiniment mépri- sante, puis, par-dessus nos têtes, et comme si Anne et moi nous n’existions pas :

Deux chambres, dit-il à Martin avec douceur et fer-

meté… Mais vous avez vu la violence de la réaction ?... Ces

pauvres gens croient au réel avec un fanatisme! Appelez un Béos, voulez-vous, cher ami.

Martin appuya sur une sonnette et un homme en uni- forme parut.

Vous allez, dit Martin, conduire ces deux étrangers: au Psycharium ; je ferai donner des instructions directes à

Mrs Alexander.

L'homme salua, puis se pencha vers Martin et murmura quelques mots à son oreille.

Ah! oui, c’est vrai, dit Martin. J'oubliais l'expert. Faites-le entrer.

Anne we prit la main.

Mais, Pierre, je vous en prie, faites quelque chose. Ces gens nous croient fous ou le sont eux-mêmes... Ils viennent de parler d’expert. Nous allons, tout d’un coup, nous trouver enfermés. Pierre, vous savez que je suis calme, que je puis être courageuse ; mais en ce moment j'ai peur...

Snake la regarda et fit un signe à Martin : « Prodigieux ! dit Martin... La peur. je n'avais pas vu ça depuis trente

ans. » Et il conclut, comme s'il avait été au théâtre : « Beau-coup de talent. »

Une porte s’ouvrit et un homme à grande barbe, vêtu d’une sorte de blouse maculée de taches de couleur, entra.

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Bonjour, Augustus, dit Martin. J’envoie ces deux amis au Psycharium et j'ai besoin de votre visa.

L'homme nous regarda, Anne et moi, en fermant un œil. _— Elle, dit-il. Sans aucun doute... charmante... une peau qui prend bien la lumière... peut-être un peu trop Ecole Anglaise pour mon goût, mais il ne s’agit pas de mon goût... Lui ?.… moins bien. beaucoup moins bien... mais curieux. de beaux méplats. (Il sculpta, du pouce, mes joues et mon menton). Oui, ça va, je les prends tous les deux.

Martin nous pria de nous lever.

Monsieur, dit Anne à Routchko, vous avez l’air très : bon... Vous me promettez qu’on ne nous fera aucun mal ?

Je vous promets, dit Routchko, en lui prenant les mains, je vous promets que nous vous sauverons de vous- même.

14

Notre guide marchait vite. Nous éprouvions cette curieuse sensation d'instabilhté que donne un terrain solide à ceux qui viennent de passer plusieurs semaines à bord d’un bateau. La ville était étrange. Élégante et fleurie comme certaines des villes neuves du Maroc, mais avec des recherches de formes trop rares qui fatiguaient l'esprit et les yeux. Au passage, nous lisions avec surprise les . noms des rues : Flaubert Street Rossetti Park Proust Avenue Eupalinos Gardens Babbitt Square Baring Terrace Forster Street.

Que ce peuple est cultivé ! dit Anne. On se promène dans une bibliothèque.

. Nous essayâmes d'interroger notre compagnon ; il parlait anglais, mais ne désirait évidemment pas nous éclairer. « Ces messieurs ne m'ont pas donné d'ordres. Mrs Alexan- der vous expliquera ; elle a l’habitude », répondait-il à toutes nos questions. D'ailleurs au bout d’un instant il nous montra au fond d’une place un édifice qui ressemblait à un

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grand hôtel et dit : « Central Psycharium ». C'était notre future résidence. Un jardin l’entourait, rempli de palmiers en groupes et de massifs de fleurs violettes.

Anne, quel est ce Ritz du Pacifique ?

Il y a, dit-elle, des maisons de santé qui sont belles pour rassurer les malades.

A l'intérieur ce Psycharium ressemblait à la fois à un hôpital et à un musée. Tout y était étiqueté. Partout on voyait des horaires, des plans, des flèches. « Sujets libres Sujets réservés Romanciers : Heures de visite... Peintres et sculpteurs : Heures de visite. » Sur un mot de Phomme qui nous avait amenés, le portier sonna trois coups sur un timbre agréablement musical et dit : « Mrs Alexander va descendre. »

Mrs Alexander était une femme qui avait être belle et dont le type était un curieux mélange de Tahitienne et d’Anglaise. Elle nous fut tout de suite sympathique ; bien qu’elle eût les manières graves et presque déférentes d’une house-keeper supérieure, on devinait à l'arrière-plan une impatience amusée qui donnait beaucoup de vie à ce qu’elle disait.

J'ai reçu vos fiches par téléphone, dit-elle, et, par miracle, ces messieurs ont été précis, de sorte que tout est déjà prêt. Voulez-vous voir vos chambres ?

Nous voudrions surtout comprendre, dit Anne.

Vous comprendrez, dit Mrs Alexander en souriant, mais il faut d’abord voir les chambres.

Un ascenseur nous mit au troisième étage. Mrs Alexan- der suivitun long couloir, ouvrit une porte et nousfûmes charmés. Jamais je n’avais vu chambre plus agréable. La douceur des tons (gris et parme), la forme classique des meubles, les murs vaguement téintés, semblaient si bien

_faits pour le goût d’Anne tel que j'avais appris à le connaître, que je ne pus m'empêcher de le lui dire. x

C'est M. Snake qui a lui-même choisi la chambre,

dit notre hôtesse. |

VOYAGE AU PAYS DES ARTICOLES PCR C0:

Elle alla ouvrir la fenêtre; d’un large balcon qu’abri- tait un store, on découvrait un lac bleu-vert que bordaient les silhouettes grêles des cocotiers inclinés. Au fond le pic de Maïana se détachait, masse d’un noir pourpre sur l’indigo violent du ciel.

C'est trop beau, dit Anne ravie... Mais qui nous offre tout ceci ? Que nous demande-t-on en échange ? Sommes-nous libres ?

Entièrement libres, madame, à la seule condition _ d’être aux heures de visite à la disposition de ces mes-

sieurs. D'ailleurs Maïana est une île. iriez-vous ?

Mais qui sont « ces messieurs » ? dis-je. Depuis que nous avons mis le pied sur votre territoire, nous ne pou- vons obtenir une explication. On semble trouver plaisir à nous faire vivre dans le mystère. On nous a dit plusieurs fois, madame, que c'était vous qui alliez enfin nous rensei- gner. Nous vous supplions de parler.

Très volontiers, dit-elle... Mais ne voudriez-vous pas d’abord prendre un bain, vous changer? Votre chambre, monsieur, est celle de droite. Vos deux salles de bains sont voisines.

Non, non, dit Anne, nous voulons savoir. Qui sont

les Articoles ? Qu'est-ce que Maïana? Qu'est-ce que le Psycharium ? Que va-t-il advenir de nous? Moi, je ne puis vivre dans le doute.

Alors écoutez, dit Mrs Alexander, en refermant la fenêtre et en nous offrant des fauteuils. Et surtout restez très calmes, vous ne courez aucun danger. Au contraire. Vous allez passer ici quelques semaines après lesquelles vous continuerez votre voyage. Rien de plus Vous souvenez-vous du romancier anglais Anthony Scott, qui fut célèbre entre 1840 et 1860, fit une immense fortune

avec un mauvais livre : The Dark Sex, et disparut ensuite du monde littéraire ?

Je connaissais le nom de l’auteur et le titre du livre,

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dit Anne, mais je n'ai jamais La The Dark Sex, mi aucun autre roman de Scott.

Tant mieux pour vous, di Mrs Alkrantets Mais saviez-vous que ce Scott, en 1861, avait acheté. en toute propriété, au gouvernement hollandais, l’île de Maïana, avec droits souverains ?

Attendez, dis-je, il me semble avoir lu jadis cette his- toire ; il fit venir, n’est-ce pas, pour lui tenir compagnie, un certain nombre de ses confrères ?

C'est exact. Il offrit du terrain gratuitement à tout artiste, écrivain, peintre ou sculpteur, qui s’engagerait à ne plus quitter l’île et à en accepter les lois. Quarante-trois colons le suivirent et formèrent la première génération des Articoles.… Avec eux était un nombre à peu près triple de serviteurs, hommes et femmes ; c’est d'eux que fut formée l'autre classe de la population, celle que vous entendez appeler les Béos, abréviation du mot « Béotien » qu'em- ployait Scott pour les désigner. Enfin il y avait dans l’île une population indigène, peu nombreuse mais très belle ; elle se mêla par mariage aux Béos, si bien qu'aujourd'hui, après soixante-dix ans, il ne reste plus d’indigènes purs. Tous les habitants de l’ile sont ou Articoles, ou Béos ; elle en compte maintenant environ dix mille, dont six cents Articoles.

Mais quelle est la différence entre les Articoles et les Béos ? L'origine seule ?

Oh! non, pas du tout. Ici la naissance ne “cofapte pas; c’est le genre de travail qui détermine la caste… Les Articoles ne remplissent aucune fonction autre qu'artis- tique. Ils écrivent, ils peignent, ils composent de la musi- que ; ils ne peuvent se livrer à aucun commerce, pas même à celui des livres, sous peine d’être poursuivis. Un Articole ne doit pas posséder d’argent.

Mais comment vit-il ?

Il vit grâce aux Béos. Je dois vous dire que beaucoup de ces derniers ont acquis de grandes fortunes. L'île est très riche en ressources naturelles ; elle contient des plan-

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tations de caoutchouc, des mines. Elle n’a pas à faire de dépenses militaires, puisque son indépendance est garantie par toutes les puissances. Quiconque y veut travailler y acquiert vite de grands biens. Or le seul plaisir du Béos riche, et en particulier de sa femme et de ses filles, est de nourrir les Articoles. Tous les soirs, entre cinq et sept heures, vous pouvez voir chez les planteurs Béas des tables chargées de gâteaux, de sucreries, de boissons et de viandes, devant lesquelles les Articoles viennent se poser pendant quelques minutes. Des jeunes filles Béos sont pour les

servir et recueïllent en échange les quelques phrases que leur

adressent les Articoles... quand ces messieurs sont en état de parler.

Il nous semblait à tous deux qu’il y avait dans le ton, en apparence très respectueux, de Mrs Alexander une imper- ceptible nuance de sarcasme, mais nous étions si étonnés et si intéressés par tout ce qu’elle venait de nous apprendre que nous ne pensions qu’à poser de nouvelles questions :

Est-ce que nous pourrons assister aux repas des Arti- coles ? demandai-je.

Vous serez certainement invités vous-mêmes, dit- elle... Dès que ces messieurs auront commencé à parler de vous, vous serez très populaires dans Pile. Les sujets du Psycharium sont toujours recherchés par les Béos.

Mais le Psycharium ? dit Anne... Il faut nous expli- quer le Psycharium.

C'est facile, dit Mrs Alexander... Au début les Arti- coles, qui arrivaient d'Europe ou d'Amérique et qui avaient été mêlés à des sociétés complexes, avaient mille sujets à traiter ; il leur suffisait de puiser dans leurs souvenirs pour y trouver la matière de leurs livres. La seconde génération se trouva déjà moins bien pourvue. Il y avait bien ce qu’on appelait ici « les thèmes maïaniens »... Vie des Béos… Amours de femmes Béos et d’Articoles.. ou d’une femme Articole avec un Béos. mais ce fut assez vite épuisé. Alors les Articoles se mirent à écrire les uns sur les autres, mais

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cela offensait et génait beaucoup d’entre eux. D'ailleurs ils avaient depuis longtemps céssé d'éprouver des sentiments réels et ne trouvaient plus rien à observer, ni chez eux- mêmes, ni chez leurs confrères... Quelques-uns traitèrent de ces sentiments au second degré qui peuvent être éveillés par les œuvres d'art... Par exemple, si vous étiez Articole, après un voyage comme le vôtre, vous publieriez non seule- ment votre Journal de Bord, mais aussi le Journal de ce Tournal de Bord, et votre compagne publierait le Journal du Journal du Journal de Bord de mon mari. C’est encore un filon très riche. Le grand succès littéraire de cette année à Maïana est une Confession de seize mille neuf cents pages, - écrite par Routchko, sous le titre : Pourquoi je ne puis écrire. .… Mais enfin tout le monde n’a pas le talent de Routchko, et c’est pour les Articoles à court de personnages qu’un riche : propriétaire Béos, mort il y a dix ans, a créé le Psycharium, qui est en somme un jardin d’âmes. Le Psycharium a des correspondants en Europe et en Amérique, qui lui envoient des sujets curieux... Quelquefois il nous arrive d’en trouver parmi les Béos. Quelquefois aussi, un hasard heureux nous amène des hôtes comme vous... Ces messieurs essaient autant que possible d'y réunir les spécimens des senti- ments les plus importants des vieilles sociétés romanesques.. Et qu'appelez-vous « sociétés romanesques », ma- _ dame? Celles tout le monde n’est pas romancier, dit. Mrs Alexander d’un air ingénu. | Anne et moi nous nous regardâmes. Mais vous, chère madame, dit Anne, qu’êtes-vous ? _ Articole ou Béos? _ Oh! moi, dit Mrs Alexander. Née Béos, j'ai été pendant vingt ans la femme d’un Articole.:. Je les connais bien. É

- (A suivre). ANDRÉ MAUROIS.

ARRIVÉE EN RUSSIE :

I

EUROPE CENTRALE.— LE COUP DE HACHE DE LODZ.— L'OCEAN

Tout un jour, un jour de mars long déjà, votre wagon ‘a glissé à travers l’Allemagne du Nord. Au-delà de l'herbe sèche qui borde la voië, le grand pays plat vous a fourni, patiemment, forêts, landes et labours ; labours, forêts et landes. Parfois quelque large fleuve roule vers le septen- trion. Sans cesse, un prodigieux métrage de ciel.

Ciel, eau et terre : soit ! Mais aussi prodigalité d'œuvres humaines. Se frayer passage à travers la moindre bosse du sol ? Enjamber la plus humble rivière ? Pour le rail, tout est prétexte à s’adjoindre de colossaux ouvrages d’art. Aux endroits les plus déserts, vous ne manquez pas d’aper- cevoir, échelle sans barreaux appuyée à l’horizon, quel- que magnifique route. La rapidité du train vous a-t-elle empêché d'admirer cette spacieuse villa ? Mortier à haut pourcentage de ciment, œil de bœuf jouant avec les tuiles de la toiture on ne sait quel bridge architectural aux règles strictes, toutes vitres frottées à l'instant même, fenêtres et clôtures repeintes de frais, sentiers à l’aligne- ment, rasés comme des aisselles d'Américaines : cette villa qui est une demeure de paysans. Ne regrettez pas d’avoir avalé si vite la bouchée : la distance va vous en apporter

à. Copyright by Librairie Gallimard.

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CT DS LT TRE CNRS

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des milliers et des milliers d’autres, semblables. Semblables, mais non pas identiques : guise de fantaisie, à chacune sa sorte d'ordre et d'autorité. Au surplus, le train ne voyage pas un quart d'heure sans que, de droite ou de gauche, les édifices soudain ne foisonnent : villages peu- plés comme des villes, écoles, bâtiments publics, et, de tous côtés, les innombrables, les monstrueux jouets méca- niques des usines. Parfois, sévère, quelque château en pro- menade, qui garde ses distances. Cités dont les immeubles manquent parfois l’esthétique qu'ils visent, mais atteignent la largeur et le confort ; banlieues se lisent le calcul, la confiance, l’audace, tout bourgeonnantes d’échafaudages et de bâtisses neuves : ici et là, sur toutes les voies, par cohortes, tramways, lourdes autos, foules disciplinées. Les foules ? Actives, sérieuses : vous les voyez se presser sur les quais de gare ou les trottoirs, bonder les véhicules, les cours, les édifices.

Et maintenant le soir tombe sur cet immense Berlin : parcs, canaux, perspectives, lumières dont vous recevez le clin d'œil de toutes parts. Le train s’arrête de gare en gare, comme s’il s'agissait de parcourir toute une contrée. Il s’est ralenti. On dirait que ce qui fait frein, c’est de l’épaisseur humaine.

Voyageur, dans la nuit du sleeping t’abandonnes-tu au sommeil ? Tu ne manqueras pas d'y être hanté par un pul- lulement d'hommes et de labeurs. Il se multiplie sans cesse dans ton rêve. Il envahit de tous côtés l'étendue. Tu sens déjà les énergies de cette Europe Centrale déborder la frontière polonaise le policier des passeports va tout à l’heure te procurer un brusque réveil —, s'étendre jusqu’à l'Oural, jusqu’au Pacifique, jusqu’à Sirius.

Eh bien, non ! Pas du tout.

* * *

Lodz ! Cri bref qui au matin t'éveille, pour tout de bon cette

ARRIVÉE EN RUSSIE 447

fois. Te voici maintenant, non point encore en Russie, mais déjà en terre slave. Dans un pays que les mains des tzars viennent à peine de lâcher, après l'avoir tenu plus d’un siècle. Sans prendre le temps d’abaisser les volets du compartiment encore obscur, tu te précipites vers le cou- loir.

Dans le ciel qui t'éblouit, tout un hérissement d’usines : les célèbres filatures. Cheminées. Fumées. Un instant tu peux croire ton songe réalisé : cette industrie me paraît-elle pas continuer l'Allemagne et, si l’on veut, le Nord fran- çais et belge? Cependant la population assemblée sur le quai est toute nouvelle pour toi. Hommes en bottes ; juifs en lévite tachée, coiflés de la casquette plate la courte visière semble un ongle noir ; femmes drapant leur tête «et leurs épaules dans des châles aux couleurs écla- tantes. e

Bien plus que les costumes, les visages, les attitudes te dépaysent. Quoi que ces gens puissent être venus faire ou attendre sur le quai, tous ont un air étrange que tu as d’abord peine à définir.

N'est-ce pas ? Ils paraissent être surtout par ce qu'ils y sont. Ce n’est plus l’obéissance allemande : mais quelque chose de résigné, de passif. Faces immobiles ; repards détachés ; on ne sait quelle contemplation à la node orien- tale. Pour ces gens-là, le train qui maintenant a repris son voyage ne roule-t-il pas, déjà, un peu à la façon de la Maya himdoue : « torrent des mobiles chimères ? » Rap- pelle-toi les foules d'hier, si dures et précises, même dans Pimmobilité.

Première impression, peut-être mal fondée ? Tu la repousses. En vain : tout ce que tu vas voir dans cette journée dezxail:te la rapportera, précisée, fortifiée de preuves.

Regarde à l’horizon reculer les mille cheminées de Lodz, regarde-les bien, ces hautes cheminées ! Car, dans toute cette traversée de Pologne, tout au long du jour, sur cinq cents kilomètres, tes yeux, en dehors de la modeste ban-

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lieue industrielle de Varsovie, n’en rencontreront pas une douzaine. Regarde bien cette route empierrée de cailloux pointus, qui te paraît si primitive : sur cinq cents kilomètres, je le répète, tu n’en verras peut-être pas une qui rivalise avec elle. Rien que des pistes de terre quelque chariot aux roues pleines, qui paraît descendre des pages d’une chronique mérovingienne, courageusement négocie les flaques de boue, s'engage dans les mares. Tu sais tout à coup pourquoi les gens de ce pays-ci mettent des bottes : tu distingues par quels détours le port habituel de l’escar- pin peut être un indice de civilisation, au moins maté- rielle..… As-tu remarqué la méchante automobile qui, tan- tôt, s’éloignait sur la « route » ? Aujourd’hui tu verras moins encore d'autos que d'usines. |

Cherche ici la maison d'Europe Centrale ; cette demeure qui, hier, érigeait de tous côtés son monument dédié à l’activité perpétuelle, à l'énergie et au respect de soi. Tu n’en verras pas une. Je dis bien: pas une seule! Assurément, çà et là, de grandes masures le style Empire se marie volontiers à un Islam de fantaisie : mais, entre les branches, vois les lézardes des murs, le plâtre qui gondole, la peinture qui s’écaille, une vitre fêlée. Les 3 demeures de paysans ? Grossières maisons de bois où, à “a. mesure que tu t'enfonces vers l'Est, le tronc à peine équarri | succède à la planche et à la poutre, le chaume rem-

place la tuile. Un motte vient aux lèvres. Ce sont déjà _ des isbas. Et les bulbes d’églises orthodoxes dessinent déjà sur l'horizon le porte-à-faux et l’élan d’une courbe inconnue

_ aux arts d'Europe.

La Pologne à par ailleurs dans son jeu des industries, des automobiles, voire des routes. Néanmoins, certitude : _ quelque astuce qu’y puisse mettre le géographe, dans aucun pays d'Europe occidentale il n’est possible de tracer une ligne droite qui, sur cent vingt lieues, rencontre si

1!

ARRIVÉE EN RUSSIE 449

peu de densité humaine, de vouloir et d’achèvement , humains.

Qu’abordes-tu donc ici, sous les espèces de cette immensité slave ? La Terre elle-même. La Terre, pas en- core vaincue, avec ses proportions d’élément. L’aménage- ment auquel travaillent les hommes point totalement exécuté, le dernier problème point aperçu, l’idée dénuée de son efficacité dernière, le miracle de la consubstantiation pas opéré : lecteur, si tu ne connais pas encore le Sahara $ ni la Prairie, voilà ce que, pour la première fois, tu peux ressentir. D'ailleurs ce pays illimité, sans cesse renaissant de soi-même, où, à mesure que tu avances, la ‘forêt de plus en plus domine, ce pays de clairières sauvages et de marais est de ceux auxquels l’homme s'attache le*plus profondément. Point cette grasse affection qu'entre’ cent autres produits fournissent les sols peuplés et riches. Mais cet amour généreux, âme versée et répandue, qui nous porte dans la société vers les déshérités, les malheureux, les ingrats, et, dans la nature, vers les deux indifférences suprêmes : le désert et l’océan.

L’océan ?.. Aurais-tu, franchissant la rive germanique, quitté notre petit cap d'Europe ? Lodz, ce monosyllabe, onomatopée d’un coup de hache, a-t-il coupé ‘la dernière amarre ? ES

Peut-être.

Ne ressens-tu pas un étrange ébranlement ? Point seule- ee.

ment les rails devenus inégaux : on dirait un flot inconnu ps qui se gonfle sous un naviré. Le train s’est transfiguré. Ce n’est plus le couloir du wagon, c’est « la coupée » Bee. chère aux marins. Ce tangage, cette bouffée de brise ? Tous les ports européens ont reculé dans la solitude hantée de souffles. Ta proue a pris contact avec l’insondable.

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IT

FOULES DE MOSCOU

Le spectacle de la rue ? Dans tout pays, rien de plus révélateur. La matière que destine à vos pas le sol des cités ; de quelle façon les édifices se comportent à l'égard des intempéries, présentent le commerce, enclosent l’ändi- vidu, s’entassent sur les foules ; et ces foules elles-mêmes, pas, gestes, voix, costumes : mille traits sans cesse emportés, et, comme les plis d’une rivière, se reformant sans cesse. Observez bien, avec patience, avec scrupule, avec fan- taisie. Déjà vous tenez un peuple dans une première iprise. Dans cette conquête qui est le but du voyage, tout n’est pas sitôt fini, certes : tout dès lors doit commencer.

Rues de l'Amérique ? Ciment durement imposé au sol ; cristallisation de prodigieux édifices ; magasins abstraits, sans étalages ; et, là-dedans, rapides, tristes, poings serrés, sans perdre un regard de dextre ni de senestre, comme si leurs faces étaient placées entre d’invisibles cœillères, les êtres humains, sous le tout-puissant index du policeman, se ruant au matin droit vers la besogne, on rentrant de soir, reins épuisés, fronts vides.

Rues de lIslam ? C’est sur la terre naturelle, à peine incrustée de cailloutis, que s’y poursuivent les jeux de l'ombre et du soleil : la terre reçoit les ordures aussi naïvement que les visages hébergent les mouches. Pares- seux ou fauves errements de pieds à babouches entre le menu travail et la querelle féroce ; dans l’étofe que tissent rayons, couleurs, clameurs et odeurs sombres, les façades, chez nous ouvertes comme des ciseaux plongent, fermées et nues, leur coup de poignard. À dix pas du tumulte, silence, immobilité : les contours des choses écrasés sous le poids de léblouissement, les regards à jamais vacants comme l’horizon du désert.

ARRIVÉE ÆN RUSSIE 451

Rues de l’Europe ? Assurément, à Londres ou à Madrid, à Stockholm, Berlin ou Paris, fort dissemblables. Cepen- dant, que vous soyez dans notre grand pays européen, que vous y circuliez sur des voies plus on moins parfaites, parmi les témoignages d’une industrie plus on moins puissante, reconnaissez des maisons bâties à la mesure de l’homme, aux baies accueillantes, aux devantures amicales. Et, surtout, que ce soit dans la brume, dans la pluie ou au soleil, toujours ces visages curieux les uns des autres, s’in- téressant À autrui, s'intéressant au monde, et qui savent s’incliner, se tourner de tous côtés. Beaux visages d'Europe, les yeux tiennent tant de place, la bouche, cet organe en d’autres latitudes fait pour mordre on mâcher, est si volontiers touchée de cette lumière : le sourire. Oui, un homme avec des fenêtres tout autour de Îa tête et qui de longue date a résolu, d’un sourire, les problèmes qu'ailleurs tant de peuples ignorent ou posent mal : voilà l'Européen.

Eh bien, la rue de Moscou ?

Il me tarde de voir sur ces lignes s’avancer les hommes de la rue, les hommes eux-mêmes. Je ne voudrais pourtant li pas profiler les visages sur un fond vague leurs traits risqueraient de se dissoudre. D’abord un croquis de Mos- cou, crayon rapide sur lequel nous reviendrons plus tard.

Cette prodigalité d’espace qui est russe, a envahi la capitale : nous avons constaté le fait dès l’arrivée. Moitié moins peuplé que Paris, Moscou est presque trois fois plus étendu. Dans les faubourgs, derrière les palissades, des jardins sauvages ainsi qu'autant de lambeaux de forêt ; beaucoup de basses maisons de bois ; les boulevards tien- nent du steppe. C’est encore le « grand village », naguère dédaigné par la société de Pétersbourg. 11 n’y a guère que dans le centre de la ville, au Nord de ce vaste Kremlim dégagé par le fleuve et par de larges places, que les rues se rétrécissent, que s'accumulent les étages, que le paysage soit tout de pierre. Encore les cours y éven- trent-elles volontiers les immeubles, et tel palais style

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Empire russe préserve-t-il un lambeau de parc auprès de lun de ces deux ou trois gratte-ciel dont s’enorgueillit la capitale : oh, de modestes gratte-ciel de dix étages! Beau prétexte que cet excès de superficie pour laisser, au printemps encore, dans les cours intérieures ou sur les quais, les tas de neige sale s’amonceler à hauteur d'homme, les pièges du verglas s’éterniser au bord de chaque trottoir. Attention ! les fâcheuses convexités des chaussées menacent l’équilibre des voitures. Vous écartez- vous un peu du centre ? Aux ornières qui se rappellent les roues, succèdent les fondrières qui les guettent. Le ciel y pourvoira ! Le ciel et, tout de même, toute une active armée de balayeurs. Car telle est la malédiction du climat atroce, tour à tour avalanches de neige ou soleil tropical, telle est la malédiction de cette Russie qui, dans le plus humble de ses aspects, laisse distinguer le sceau d’on ne sait quel fatum : pour faire subsister à Moscou cette voirie pri- mitive, peut-être en coûte-t-il relativement autant d’effort que pour entretenir l’exigeante propreté de quelque cité hollandaise ou allemande.

C’est donc sur un fond étrangement vaste, hétéroclite, contesté entre la bâtisse rurale, l'architecture et la météo- _ rologie, que vous voyez à Moscou circuler les molécules humaines. :

D'abord, leur allure ?

Oh, point la trajectoire rectiligne des piétons de Michigan Avenue, point ces allures indolentes que vous rencontrez dans les soukhs de Damas ou dans les ruelles du Caire, point ce vif rebondissement de toutes parts, coudes et pensées à ressorts, qui est le fait du Strand ou des boulevards parisiens. L'espace qui s’introduit ici jusque dans les maisons par les cours, jusque dans les étages par les déserts des escaliers et des vestibules, cet espace allonge les pas des marcheurs. A travers l’immense ville, c’est d’un pied pérégrin que l’on s’avance, avec la foulée des épreuves de fond. Cette allure de route, natu-

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lis d idtln

ARRIVÉE EN RUSSIE | 453

relle sur leurs boulevards, les Moscovites la conservent dans les rues relativement étroites, à circulation dense. Voir, sur les pentes du Pont-des-Maréchaux ou sur les étendues de la Lubianskaïa, ces multitudes dont les unes semblent venir à vous de si loin, dont les autres vous dépassent pour s'en aller vers des horizons plus profonds encore, c’est, dans le désert des façades, assister à un croi- sement de migrations humaines.

Et maintenant, sans rien changer à votre patiente marche, descendez sur ces pages, passants de la foule russe, vous à qui, après avoir parlé à tant d’entre vous, si souvent je pense comme à ces échappées de paysage la perspective révèle ses profondeurs. Destinées si lisibles : au fond de ces faces entr'ouvertes, Histoire inscrite non point en caractères russes, mais, comme la musique, en signes universels.

Vous, les premiers, les prolétaires ! Des prolétaires ? Oui. Car, dans l’universelle pauvreté de la mise, l’œil apprend à distinguer des nuances. Nivellement, soit, (nivellement dont les circonstances économiques ont jusqu’à présent fait une égalité par en bas), mais se révèlent des degrés. Les travailleurs auxquels dans toute civilisation échéent les besognes rudes ou sales et les labeurs ingrats, se reconnaissent comme partout. Pas seulement aux calus des paumes, mais aux plis plus som- maires du visage et aux divers pactes que leurs vêtements ont contractés avec les taches, avec lusure, et, dans ce pays, plus volontiers peut-être. avec les éraflures qu'avec les reprises. Engoncés dans d’épaisses touloupes, largement bottés, coiffés du bonnet de mouton, de la casquette ou de quelque feutre délavé, les voici venir à vous, les dicta- teurs : ceux au nom desquels, par lesquels le prodigieux retournement des conditions humaines a été accompli.

Dans leurs physionomies, ce qui frappe le plus, c’est. la différence des expressions selon les âges.

Triez, parmi ces faces d'hommes du peuple, cle qui

« À

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avouent plus de quarante-cinq ans : c’est-à-dire les hom- mes qui se trouvaient déjà mûrs au moment de la révolution. Chez ces émigrés du passé, qui circulent dans un monde étranger à leur formation, vous m'avez nulle peine à déchiffrer les vieilles expressions tradition— nelles que jadis créait un servage mal déguisé. Songerie ou ascétisme, réflexion bonté gratuites richesses ‘de celui qui ne possède rien ont disposé les rides de cer- taines faces. L’ivrognerie et la brutalité se manifestent sur d’autres. Au-dessous de quelques fronts moutomniers ou stupides, on sent que reviendraient tout naturellement sur les lèvres hébétées les mots d'antan :

Barine, barima, rien ne s'est passé qu'un mauvais rêve ! Et le dormeur est punissable, mais excusable aussi, Dieu ait pitié de nous!

L'homme de dix ou quinze ans plus jeune, celui qui a donné son coup de reins au renversement d’un monde millénaire, celui-là est tout différent. L’épaule et le coude : émancipés, bons encore à donner leur poussée. Dans les figures, parfois des traits tranquilles et puissants ; parfois ) quelque refrognement, mi-partie de rictus et d’héroïsme ;

plus souvent un masque dur, impassible : n’a-t-on pas vu

tomber tant de choses, tant d'hommes ? Les regards de ces

passants-k se font aigus, leurs bouches se plissent de haïne

ou de mépris, s'ils retrouvent dans la rue d'aujourd'hui le < vestige ou la pousse renaissante de quelque espèce sociale F: échappée au sévère sarclage de la baïonnette.

Le jeune homme imberbe, lui, diffère incroyablement et du frère aîné et du père. Je suis de ceux qui croient que, dans le corps, tout et le squelette même obéit à l’âme. Adolescence l’on eût, en d’autres temps, décelé le rève et l’incertitude jusque dans les os... Qui 4 donné de laplomb à la marche, accusé le méplat des joues, éner-

| giquement accentué la saillie du menton ? Qui a dans ces | = yeux mis un éclat plus vif, plus franc, élagué et peut-être raccourci le regard ? A quelque parti que lon appar-

.

| ARRIVÉE EN RUSSIE 455

tienne, la rancune ou la reconnaissance vis-à-vis de ceux

quiavaient huit ans à [2 dissolution de la Constituante, seraient des anachronismes. Voici donc la génération qui m'est point la cause, mais l’effet du changement. Voici croître ceux qui, dans l’ordre nouveau, trouvent tout naturel. Qui ont grandi dans ce qui est, endossant sans efort des disciplines qu'ils ont toujours connues et pour qui les temps révolutionnaires, avec leurs misères, leurs efforts et leurs espoirs prodigieux, aussi bien que Pancienne domination tsariste, sont de vieilles choses révo- Iues. Ceux-ci seront demain la Russie. Une jeunesse qui tout entière sait lire : réfléchie, active, hardie, saine, forte, prête. e

Entre les générations d'avant et d’après la guerre, par- tout en Europe un intervalle fortement accusé : l'épaisseur du coup de sabre. En Russie, vous mettez le pied dans R crevasse d’un tremblement de terre.

Le cataclysme a bouleversé pareïllement lun et l’autre sexe. Voïlà, dans l'épaisseur des chäles superposés, la matrone, généreusement animale, encombrée de ses seins, de ses fesses, des enfants de la bru, ou du petit dernier-né : Pamour dételle tard en Russie. Quw’a-t-elle de commun avec la jeune femme d’aujourd’hui ou la jeune fille, avec la petite comsomol des jeunesses communistes ?

Toujours jupe courte et cheveux courts, celles-l : toutes les jeunes Russes, comme tous les Chinois, ont coupé leur natte, Si délurée sous le petit chapeau adroite- ment campé, plus souvent sous la casquette masculine ; la veste de cuir le golf marqués d’une fleur, d’ane pochette, d'un fichu. Coquetterie qui s'adresse à soi- même et non pas à lhomme. Nulle trace de désir, ni offre ni demande dans les regards qui s’échangent entre les sexes. £a révolution, aussi, a tranché. Parfois cette jeunesse féminine, directe, nette, énergique, semble avoir tout à fait revêtu les manières mâles. Ce n’est point la garçonne, c'est le garcon! Parfois même, et cela me

à LES

25 +

456 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

rappelle mes souvenirs d'étudiant, l’ambiguité du costume aidant il n’y a plus guère intérêt à définir le sexe de cette cellule sociale. Mais souvent toùs les charmes avec toutes les audaces : dans ces larges et tendres faces des femmes slaves, l'œil admirablement pensif, l'indice d’une vie ardente et dramatique sous le vestige de la poudre de riz.

Tout ce monde, en cette fin d’hiver, chaudement vêtu. Chaussures rapiécées, costumes ou pardessus le plus sou-

vent usés, défraîchis, éraillés, maïs pas de loques à lita-

lienne. Pas de ces minces étoffes grelottent tant de miséreux à Whitechapel ou à Ménilmontant. Dans les quartiers les plus populaires, l’enfance l'exception des « enfants abandonnés ») toujours splendide et soigneu- sement emballée : charnue, vernie comme un fruit de concours agricole.

Ajoutons à ce tableau le soldat, l’immanquable soldat en promenade que le regard, que l’on se trouve, ne tarde guère à rencontrer. Car on voit à Moscou plus de militaires qu’à Paris. Le soldat rouge ? N’imaginez pas de l’écarlate à profusion : il n’en reste un peu qu’au bout des manches et au collet. La capote gris-vert, pincée à la taille, descend en juponnant jusqu’à ras de terre, avalant les bottes : cela évoque la redingote du professeur, la soutane de l’ecclésiastique. Uniforme symbolique d’une armée qui, ne l’oublions pas, est l’armée d’une propa-

gande, et, théoriquement du moins, n’appartient pas à

une nation, mais au prolétariat international. Dans les visages, ni cette malice, ni cet insondable ennui qui se disputaient jadis les faces de nos « trois ans ». Joues bien nourries, grosse jovialité, corps déliés par les sports, regards sommaires. Il y a je ne sais quoi d’anglo-saxon assez imprévu. Mais oui ! A part l’uniforme, ces gaillards- ressemblent furieusement à ceux qui sous /es étoiles et les

bandes, défendent en Amérique l'impérialisme et le capital.

Que ni les uns ni les autres ne se froissent du rapprochement! _ Cependant, parmi cette multitude, vous distinguez des Ë 2 Ed

ER PE D En SE CU Na TT PRE CR Re 27? DAME ST AN E

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ARRIVÉE EN RUSSIE : 457

éléments qui ne lui appartiennent point et qu’un début de cristallisation en sépare. Cristallisation qui, en réalité, | s’opèreau-dessus de l’étiage populaire : formant une couche | sociale encore mal « prise », comme la glace nouvelle. Il ne s’agit point des ci-devani. La plupart de ces mal- heureux ont passé la frontière, ou se trouvent à quelques pieds sous terre, dans les fosses communes. Nous en décè- Jerons peut-être quelques-uns parmi les mendiants ou dans les marchés : presque tous ceux qui restent se défendent par le mimétisme, réfugiés dans l’apparence et LE aussi dans les emplois des autres catégories. Classe dis- parue ! Les éléments de ce que je n’ose appeler « la nou- velle bourgeoisie » sont tout différents. Faut-il y ranger les intellectuels ? Non, pour la plupart.

x

L'intellectuel est, dans la foule, reconnaissable à cette grimace crispée, à ce visage de papier froissé que jette derrière soi l’esprit en travail, à ses mains blanches ; non pas au costume et au genre de vie qui sont le plus sou- vent ceux de l’ouvrier. Mais les professions libérales, méde- cins, hommes de loi, universitaires, et certains artistes heureux, mais les spez, spécialistes chèrement payés, techniciens, directeurs d’usine, ressemblent assez, exté- rieurement, à l'employé aisé de nos capitales. Les nepmen, allure modeste, œil au guet, affectent volontiers une mise = négligée, pourtant le drap est sérieux, les chaussures E solides. Les femmes de nepmen, les seules, avec les actrices

et les étrangères, à jeter dans cet ensemble qui serait assez 2 celui de nos quartiers pauvres, un peu de luxe, d’ailleurs discret : fourrures chères, choisies parmi les moins visibles,

bottes de feutre élégantes, voire, parfois, bas de soie, Enfin

les fonctionnaires importants du régime, soigneux de leur

personne, .tenue correcte et austère, geste assuré. Pour les | enfants de cette nouvelle classe-là, c’est à peine si on les 24

_ distingue dés autres. Symptôme frappant : les façons et les ue

vêtements des jeunes plus égalisés que ceux des parents. FE

458 LA NOUVELLE REVUE FRANÇXISE

*# * *

Cette foule qui souvent, le soir, à la sortie du bureau et de l'atelier, semble se porter en avant, mue par un zèle immense, avec l'assurance d’un but précis spectacle qui contraste avec celui de nos capitales sans foi —; cette. foule est assurément, dans l’ensemble, sérieuse et même grave. Cependant, comparons encore : point cette crispa- tion devenue si visible sur les visages des foules occiden- tales, et qui, sous le fard, corrode souvent les jeunes traits des Parisiennes (regardez par exemple la sortie d’une de nos stations de métro, le soir). Ici, sérénité de presque toutes les faces. Quelque apathie parfois dans cette détente des traits, l’apathie que cette race mêle même à la passion : néanmoins, comme elle pactise vite avec je ne sais quoï d’avide et d’ingénu qui est charmant et jeune à tous les âges! J'ai parlé tantôt de l'allure voyageuse du Mosco- vite : comme, au moindre incident de la rue, le marcheur cède aisément à la tentation d’un arrêt! Eh bien, cette curiosité sait vite se changer en sourire. Faites en l'épreuve dans les quartiers les plus divers, aux heures les plus diffé- rentes : sur dix physionomies, il est bien rare que vous ne voyiez point, ici l’ébauche, le vestige, ailleurs le plein témoignage du sourire, éclairant deux ou trois d’entre elles. Il à sufñ d’un rayon de soleil, d’une malice du ver- glas, du mot d’un compagnon, du profil d’un étranger, d’un passage de nuage ou de pensée. Car ils voient tout, et point seulement devant eux, mais à droite et à gauche, j'allais dire derrière eux, ils voient tout, ces beaux yeux sensibles. Et les brides qui tiennent si souvent les pau- pières ne peuvent rien sur la souveraineté du regard. Revenons aux civilisations que nous évoquions tantôt. Dans le continent voisin, à quelques centaines de lieues vers le sud-est, le principal des êtres humains c’est je ne sais quoi de lourd et de secret qui descend de l’occiput sur les vertèbres ; Outre-Atlantique, ce sont les poings et les

459 mâchoires également serrés. Ici, qui prétend avoir vu des troupeaux mornes et esclaves ? De toutes parts, regards libres, lèvres agiles à se tendre.

Ces foules moscovites, les situer maintenant ?

Si l'Européen.est bien, essentiellement, un homme «avec des fenêtres autour de la tête », ne nous trouvons-nous

pas en Europe ?

# X

Pourtant...

Voyageur, ton instinct te trompait-il tout à fait lorsqu'il la semblé, en franchissant [1 frontière germanique, quitter aussi tout us monde : ls monde occidental ? S

Regarde. Regarde bien.

Une espèce de géant, coiffé d’un énorme bonnet em peau de mouton, laine hérissée, te heurte au passage avec limpassibilité d’un chameau. Aux côtés de ce nonchalant Arménien beaux yeux noirs et langoureux, lèvres trop rouges, nez crochu et avide —, quels sont ces promeneurs à subtile démarche, dont, note-le, tu ne remarques guère, dans cette foule slave, les pommettes x peine plus sail- Jantes que tant d’autres, les yeux à peine plus obliques ? Des étudiants de l’Université Chinoise. Voici Tartares, Samoyèdes, Ychouvaches, Kirghies, Mongols : tu apprendras à les distinguer àx la façon des caftans, des bottes, des bonnets, des narines,-à la coupe plus ou moins aiguë des yeux, à ce que la peau ou le squelette avouent de pourcentage jaune. 23

Je sais bien que, sur les quais de Eiverpool de & Marseille, Fom peut croiser maints Japonais ou Hindous. Rs. Ici, le phénomène est de tout autre ampleur. Rs

Soit! Des étrangers, et surtout des représentants de

lointaines républiques soviétiques ? Effet de cette politique 5 d'expansion en Asie à laquelle les puissances de l'Ouest ont ‘14 imprudemment acculé l’'U. KR. S. S.!. FLO

Bien ! Mais de quelles profondeurs vient cette nouvelle à

horde qui s'approche de toi ? Ce mutilé, x paume de son

460 L LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

unique bras ramenée en sébile vers le corps, de toute sa muette attitude indiquant le: Je suis si plein de dignité du mendiant-oriental? Et cet aveugle à l'antique mélo- pée ? Et, dix pas plus loin, cette vieille qui, sur tes doigts brillent quelques kopecks, brusquement prosterne un signe de croix : ainsi le moujik, sur l’épi habité de grains laissant tomber son immémorial coup de fléau ? Malinset malingres, malchanceux et paresseux, culs-de-jatte de l'acte, amputés de l'effort grossissent les rangs troués et distordus des mutilés et des infirmes. Tellement significa- tive, la rencontre de tant d’épaves ! Si quelques voyageurs ont exagéré le pullulement de la mendicité, il n’en est pas moins certain que, dans le Moscou d’aujourd’hui, le nombre des quémandeurs apparaît hors de proportion avec tout ce qu’on peut constater en Europe occidentale. Assurément les ébranlements sociaux n’ont pas contribué à diminuer ces cohortes. Néanmoins, cest tout au plus une ou deux fois durant ton séjour que tu pourras soup- çonner dans tel spectre aux os minces quelque ancienne comtesse, des pages de Guerre et Paix descendue sur le trottoir, ou que tu verras tel visage élimé soudain tourner contre l’insulte de la rafale un masque autoritaire de vieux colonel. Certes, c’est bien de l’éternel fond du peuple russe que se lève cette légion lamentable, émouvante et peut-être sacrée.

_ Vieux gouffre de la paresse et du songe, béant dans la plaine slave. Mer intérieure plus profonde et large que la Caspienne. Une plage bariolée lui est contiguë. Comme une grève infinie faite de coquilles étranges, voici, déposée aux pieds des façades moscovites, accumulée sur les places, alignée sur les boulevards, la horde des petits artisans, des petits marchands de la rue. A côté de la mendicité, se touchent les âmes, les merveilleux trot- toirs de Moscou vous donnent contact avec tant d’objets,

tant de couleurs!

Qui veut des fagots de bouleau, des graines de tourne-

1

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sol, des oranges, des tartes aux pommes, des lacets, des

cages, des cigarettes, des boîtes peintes, des poupées, des icones, des soutien-gorge ? Voulez-vous offrir à quelque amie de ces éclatantes fleurs d’étoffe ? Orner votre tête de cette noire calotte octogonale brodée à la tartare ? Gonfler de votre souffle ce capitaliste de baudruche coiffé d’un petit haut-de-forme de bois ? Préférez-vous mordre dans la craquante nacelle de ces pirojki aux choux, ou goûter à ces oladii dorés, si la graisse qui en dégoutte ne vous effraie pas ?

Epaisses odeurs, teintes bariolées, imbibant une matière presque vivante. Humbles et patientes besognes, à l’éter- nelle mode de l'Est. Des pantins articulés se promènent sous les bras; des poulets sortent leurs têtes d’un panier ; des pâtisseries s’alignent sur une caisse ; des dentelles des- cendent de ces épaules jusque sur un petit éventaire ; des bottes de légumes, qu’entoure un désastre de feuilles écrasées dans la neige boueuse, grimpent du sol jusqu'aux poitrines. Presque tout ce monde de vendeurs se tient debout, dans une surprenante immobilité. Debout, cer- tains par crainte de la police: mais aussi parce que les arbres sont debout. Parce que-les bornes des chemins sont debout. Parce qu'il y a cinq mille ans les ventes d'esclaves se faisaient sans doute debout...

Savants échafaudages marxistes ? Origine du paupé- risme ? Travail nécessaire et sur-travail ? Plus-value 2... Un rayon de soleil, un coup de vent et tous ces édifices semblent se dissiper à la façon d’un mirage ; tandis que (mais n'est-ce pas aussi fantasmagorie ?), entre les pru- nelles fixes de cet aveugle et le rictus tartare de cet artisan enraciné au sol d’où il tira ses primitives poteries, la place de la Révolution la Rewoljuzi a pris l'aspect d’un soukh de Constantinople. Ou d’une reconstitution, pour le flm, de Babylone.

x + +

462 vs LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Voyageur, réfléchis. En fin de compte, situer ce Moscou d'aujourd'hui etle pays dont il est le résumé et da capitale ? _ Nien Europe, tu viens de le constater. Ni hors d'Eu- rope, nous l'avons reconnu. Cet amalgame, unique au monde, de nouveauté hardie et d’habitudes archaïques, l'étendue, la diversité d’un pays qui, détaché des autres civilisations par l'étrange abime de ses frontières, compte cent cinquante millions d'habitants «et occupe un sixième des terres émergées : est-ce que tout cela ne légitimerait pas, au regard de la géographie morale, la reconmais- sance, à titre provisoire, d’un sixième continent? De même que l’on dit : Amérique du Nord et Amérique du Sud, de même, si nous disions : Europe et Autre Europe ?

Second avantage àcette dénomination. Les motsU.R. S.S. et Russie transportent avec eux tant de passions politi- ques ! Quelles que puissent être celles que tu partages, un nom frais ne peut-il t'aider à les mettre un temps à l'écart : m'aider aussi à oublier les miennes, au cas j'en possé- derais sans le savoir ?

Swift a forgé d’hypothétiques contrées tout se trouve gouverné par l’énormité ou l’exiguité des dimen- sions, par l’animalité ou les mathématiques. Veux-tu sup- poser que, quittant à Lodz la véritable Europe, tu as abordé un pays inconnu que tes premières observations semblent te montrer situé à la fois, par ‘miracle, moitié dans le passé, moitié dans l’avenir ? Une telle vue est bien insuffisante, je t'en préviens, mais incomplètes aussi sont les hypothèses dont les savants se servent de façon provi- soire pour progresser dans la connaissance des faits. Eprouve, par manière d'exercice, vis-à-vis de ce pays pro- digieusement réel, le détachement que l’on peut amoir vis- à-vis de l'imaginaire, Un regard libre : la meilleure des clés à emporter au-delà de l’isthme qui, de la mer Noire à la Baitique, te conduit, en effet, dans une Autre Europe.

LUC DURTAIN

}" "TAN a,

LE CŒUR ET LE TOURMENT

de \

Te

AT

Iltremble de savoir si c'est d'elle ou de vous, 44 Cecœur qui prend la fuite et ne veut pas répondre. | Ne énterrogex pas, négligex-le dans Tombre, _ Feignexz de ne pas voir ses confuses amours. EE

É "1 p F

© Affairé par des yeux dont change la couleur Ne. 3 Il bat en étourdi dans sa maison charnelle Mr Dont les volets sont clos la nuit comme le jour, SES Ef croît que ciel et mer sont des beautés jumelles. ts

à Devant hui pensez bas, il entend les désirs, cr

_ Les secrets se former et l'amour se parfaire, | D - Mais prenez garde, il ne sait rien de sa misère,

nie même oublié ce qu'on nomme mourir.

Il

| Qudle ouvre la jenétre ou que avance wn pied La maÿson sous Je jour le sait et le murmure, É

Etes frèresles murs, pris dans leur dme dure, ; | Compresment «comm e moi qu'une femme a bougé.

L ve

0 se dort, le ciél aux changeantes fe _ Retient de son sommeil les secrets mouvements. Etre homme ou minéral, d'air pur ou detourment C'est attendre quelqu'un qui tarde à s'éveiller.

I

_ Vous donnez à mon ciel une aimante couleur Et me renouvelez mes bois et mes rivières. _ Est-ce un bouleau là-bas, un chêne, un peuplier ? Ab! je ne réponds plus des arbres de la Terre!

Je ne veux rien savoir, sachant que je VOUS vois,

_ Que c’est bien vous, contour de femme et de surprise, 14 É Votre visage vrai, vos yeux de bon aloi, ie x ous, prête à vous enfuir et pourtant si précis

IV

Approcher-vous, baïissex les yeux sur mon amour, $ ra je cherche en vos mains une chère figure

Pour vivre et m’en aller encor le long des j jours

Périssables avec une douceur qui dure.

Pre avoir erré dans d'étranges pays,

| Je fermerai la porte aux formes de la Terre, 5 Et tenant dans mes mains vos paumes prisonnières,… + Je referai le monde et les nuages gris

Et les oiseaux qui vont se poser sur la mer.

\ Me

Grands yeux dans ce visage Qui vous a placés ?

#

De quel vaisseau sans mats : Etes-vous l'équipage ? a © Depuis in abordage Attendez-vous ainsi di toute nuit ?

Ex Fo noirs d'un bastingage, _ Eionnés mais soumis CE a loi des orages.

Quand sonnera minuit Baissez un peu les cils

466 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

VL

Quand la voix du retour murmure : Par ici, Voici ta chaise obscure et voici ta fenêtre,

Voici ton lit qui sait le secret de ion étre,

Il faut les reconnaître après ces jours d’oubli, Oublie les belles mains et les yeux du voyage, Ecoute les raisons de tes murs restés sages,

C'est par 101, te dis-je, par ici,

Quelqu'un Pa pris la main qui Paitendait aussi, Pour écarter ce long sillage de ton cœur,

Qui ne pouvait pas croire à la fin du voyage.

JULES SUPERVIELEE

LA TRAHISON DES CLERCS :

B. Ils exaltent l'attachement au pratique, flétrissent l'amour du spirituel.

Maïs les clercs ont attisé par leurs doctrines le réalisme des laïcs bien autrement qu’en exaltant le particulier et flétrissant l’universel ; ils ont inscrit au sommet des valeurs morales la possession des avantages concrets, de la force temporelle et des moyens qui les procurent, et ont voué au mépris des hommes la poursuite des biens pro- prement spirituels, des valeurs non pratiques ou désinté- ressées.

C’est ce qu'ils ont fait, d’abord, en ce qui concerne l’État. On a vu ceux qui, durant vingt siècles, avaient prêché au monde que l’État doit être juste se mettre à pro- clamer que l'État doit être fort et se moquer d'être juste (on se rappelle l'attitude des principaux docteurs français lors de l'affaire Dreyfus). On les a vus, persuadés que les États ne sont forts qu'autant qu’ils sont autoritaires, faire l'apologie des régimes autocratiques, du gouvernement par l'arbitraire, par la raison d'État, des religions qui ensei- gnent la soumission aveugle à une autorité, et n'avoir pas assez d’anathèmes pour les institutions à base de liberté et de discussion ; la flétrissure du libéralisme est une des

choses de ce temps qui étonneront le plus l’histoire, sur-

1. Voir les numéros de la Nouvelle Revue Française du 1er août et du 1er septembre. ;

468 \ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

tout de la part des hommes de lettres français. On les a vus, les yeux toujours fixés sur l’État fort, exalter l’État discipliné à la prussienne, chacun à son poste, et sous les ordres d’en haut, travaille à la grandeur de la nation, sans qu'aucune place soit laissée aux volontés particulières :. On les a vus, toujours par leur religion de l'État fort (encore qu’aussi pour d’autres raisons que nous dirons plus loin), vouloir la prépondérance, dans l’État, de l’élé- ment militaire, son droit au privilège, l'acceptation de ce

droit par l'élément civil (voir l’Appel au Soldat, les déclara-

tions Ge maint écrivain pendant l'affaire Dreyfus); des hommes de pensée prêchant l’abaissement de la toge devant l'épée, voilà qui est nouveau dans leur corporation, singulièrement au pays de Montesquieu et de: Renan. Enfin on les a vus prêcher que l’État doit se vouloir fort etse moquer d'être juste, aussi et surtout dans ses rap- ports avec les autres États ; on les a vus exalter, à cet effet, chez le chef de nation, la one d’agrandissement, la con- voitise des « bonnes frontières », l'application à tenir ses voisins sous sa domination, et glorifier les moyens qui leur semblent de nature à assurer ces biens : l’agression soudaine, la ruse, la mauvaise foi, le mépris des traités. On sait que cette apologie du machiavélisme inspire tous les historiens allemands depuis cinquante ans ; qu’elle est pro- fessée chez nous par des docteurs fort écoutés, qui invitent la France à vénérer ses rois parce qu’ils auraient été des modèles d'esprit purement pratique, exempts de tout res- pect d’on ne sait quelle sotte justice dans leurs rapports avec leurs voisins. Je ne saurais mieux faire sentir quelle est ici la nou- veauté de lattitude du clerc qu’en rappelant la célèbre réplique de Socrate au réaliste du Gorgias : « Tu exaltes dans la personne des Thémistocle, des Cimon, des Péri-

. Sur la religion du « modèle prussien », même chezles clercs ne cf. Elie Halévy, Histoire du Peuple anglais: Epiaes livre IL, COLE

LA TRAHISON DES CLERCS 469

clès, des hommes qui ont fait faire bonne chère à leurs concitoyens en leur servant tout ce qu'ils désiraient, sans se soucier de leur apprendre ce qui est bon et honnête en fait de nourriture. Ils ont agrandi l’État, s’écrient les Athé- niens ; mais ils ne voient pas que cet agrandissement n’est qu'une enflure, une tumeur pleine de corruption, Voilà tout ce qu'ont fait ces anciens politiques pour avoir rempli la cité de ports, d’arsenaux, de murailles, de tributs et autres niaiseries semblables, sans y joindre la tempé- rance et la justice. » On peut dire que jusqu’à nos jours, du moins en théorie (mais c’est de théorie que nous traitons ici), la suprématie du spirituel proclamée en ces lignes a été adoptée par tous ceux qui, explicitement ou non, ont proposé au monde une échelle de valeurs : par l'Église, par la Renaissance, par le xvin: siècle; aujour- d’hui, on devine la risée d’un Barrès ou de tel moraliste italien (pour ne parler que des latins) devant ce dédain de la force au profit de la justice et leur sévérité pour la façon dont cet enfant d'Athènes juge ceux qui ont fait sa cité temporellement puissante, Pour Socrate, parfait modèle en cela du clerc fidèle à son essence, les ports, les arsenaux,

les murailles sont des « niaiseries » ; c’est la justice et la

tempérance qui sont les choses sérieuses ; pour ceux qui tiennent aujourd’hui son emploi, c’est la justice qui est une niaïsérie une « nuée » —, ce sont les arsenaux et les murailles qui sont les choses sérieuses ; le clerc s’est fait de nos jours ministre de la guerre. Au surplus, un moraliste moderne, et des plus révérés, a nettement approuvé les juges qui, bons gardiens des intérêts de la terre, ont condamné Socrate’ ; chose qu’on n'avait pas encore vue chez les éducateurs de l’âme humaine depuis le soir Criton abaissa les paupières de son maître.

Je dis que les clercs modernes ont préché que l’État doit être fort et se moquer d’être juste ; et, en effet, ils ont

f Sorel, Le procès de Socrate.

470 ci LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

donné à cette affirmation un caractère de prédication, d’en- seignement moral. C'est leur grande originalité, qu'on ne saurait trop marquer. Quand Machiavel conseille au prince le genre d’actions qu'on sait, il ne confère à ces actions aucune moralité, aucune beauté ; la morale reste pour lui ce qu’elle est pour tout le monde et ne cesse pas de le rester parce qu’il constate, non sans mélancolie, qu’elle est inconciliable avec la politique. « Il faut, dit-il, que le prince ait un entendement prêt à faire toujours bien, mais savoir entrer au mal, quand il y sera contraint », mon- trant que, selon lui, le mal, même s’il sert la politique, ne cesse pas pour cela d’être le mal. Les réalistes modernes sont des wmoralistes du réalisme; pour eux, l'acte qui rend l'État fort est investi, de ce seul fait et quel qu’il soit, d'un caractère moral ; le mal qui sert la politique cesse d’être le mal et devient le bien. Cette position est évidente chez Hegel, chez les pangermanistes, chez Barrès ; elle ne l’est pas moins chez des réalistes comme M. Maurras et ses dis- ciples, malgré leur insistance à déclarer qu’ils ne professent pas de morale ; ces docteurs ne professent peut-être point de morale, du moins expressément, en ce qui concerne la vie privée, mais ils en professent très nettement une dans l'ordre politique, si on appelle morale tout ce qui propose une échelle du bien et du mal; pour eux comme pour Hegel, en matière politique le pratique est le moral : et ce que tout le monde appelle le moral, s’il s'oppose au pra- tique, est l’immoral ; tel est rigoureusement le sens parfaitement moraliste de la fameuse campagne. dite du faux patriotique. Il semble qu’on pourrait même dire que, pour M. Maurras, le pratique est le divin et que son « athéisme » consiste moins à nier Dieu qu’à le déplacer pour le situer dans l’homme et son œuvre politique ; je crois caractériser assez bien l’entreprise de cet écrivain en disant qu'elle est la divinisation du politique *. Ce déplace-

1. C’est ce qu'ont fort bien vu les gardiens du spirituel qui l'ont con- damné, quels qu’aient été d’ailleurs leurs mobiles. Plus précisément,

LA TRAHISON DES CLERCS 471

ment de la moralité est certainement l’œuvre la plus importante des clercs modernes, celle qui doit le plus retenir l'attention de Phistorien. On conçoit quel tour- nant c'est dans l’histoire de l’homme quand ceux qui par- lent au nom de la pensée réfléchie viennent lui dire que ses égoïsmes politiques sont divins et que tout ce qui travaille à les détendre est dégradant. Quant aux effets de cet enseignement, on les a vus par l'exemple de l’Alle- magne il y a dix ans :.

On peut marquer encore cette innovation des clercs en disant que jusqu’à nos jours les hommes n’avaient entendu, en ce qui touche les rapports de la politique et de la morale, que deux enseignements: l’un, de Platon, qui disait : « La morale détermine la politique » ; l’autre, de Machiavel, qui disait: « La politique n’a pas de rapport

l’œuvre de Maurras fait de la passion de l’homme à fonder l’État (ou à le fortifier) un objet d’adoration religieuse ; c’est proprement le ter- restre rendu transcendant. Ce déplacement du transcendant est le secret de la grande action exercée par Maurras sur ses contemporains; ceux-ci, notamment dans l'irréligieuse France, étaient visiblement avides d’une telle doctrine, si j’en juge par l’explosion de reconnais- sance dont ils l’ont saluée et qui semble clamer : « Enfin, on nous délivre de Dieu ; enfin, on nous permet de nous adorer nous-mêmes, et dans notre volonté d’être grands, non d’être bons ; on nous montre l’idéal dans le réel ; sur terre et non dans le ciel. » En ce sens, l’œuvre de Maurras est la même que celle de Nietzsche restez fidèles à la terre»), avec cette différence que le penseur allemand déifie l’homme dans ses passions anarchiques et le français dans ses passions organisa- trices: Elle est aussi la même que l’œuvre de Bergson et de James, en tant qu’elle dit comme eux : le réel est le seul idéal. On peut aussi rapprocher cette Zuïcisation du divin de l'œuvre de Luther,

1. La moralité du machiavélisme est proclamée en pleine netteté dans ces lignes, tout esprit de bonne foi reconnaîtra l’enseignement de tous les docteurs actuels de réalisme, quelle que soit leur nationalité : « Dans ses relations avec les autres États, le Prince ne doit connaître ni loi ni droit, si ce n’est le droit du plus fort. Ces relations déposent entre ses mains, sous sa responsabilité, les droits divins du Destin et du gouvernement du monde, et l’élèvent au-dessus des préceptes de la morale individuelle dans un ordre moral supérieur, dont le contenu est renfermé dans ces mots: Salus populi suprema lex esto. » (Fichte, cité par Andler, op. cit., p. 33.) On voit le progrès sur Machiavel:

472 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

avec la morale. » Ils en entendent aujourd’hui un troi- sième ; M. Maurras enseigne : « La politique détermine la morale: ». Toutefois, la vraie nouveauté n’est pas qu’on leur propose ce dogme, mais qu'ils l’écoutent. Calliclès déjà prononçait que l’habileté est la seule morale ; mais le monde pensant le méprisait. (Rappelons aussi que Machia- vel a été couvert d’injures par la plupart des moralistes de son temps, du moins en France).

Le monde moderne entend encore d’autres moralistes du réalisme et qui eux aussi, en tant que tels, ne man- quent pas de crédit: je veux parler des hommes d'État. Je marquerai ici le même changement que plus haut : jadis les chefs d’État pratiquaient le réalisme, mais ne l’honoraient pas ; Louis XI, Charles-Quint, Richelieu, Louis XIV, ne prétendaient pas que leurs actes fusssent moraux ; ils voyaient la morale l'Évangile la leur avait montrée et n’essayaient pas de la déplacer parce qu'ils ne l'appliquaient pas? ; avec eux ei c’est pourquoi, malgré toutes leurs violences, ils n’ont troublé en rien la civilisation la moralité était violée, maïs les notions morales res- taient intactes ; M. Mussolini, lui, proclame la moralité de sa politique de force et l’immoralité de tout ce qui sy oppose ; tout comme l'écrivain, l’homme de gouvernement, qui autrefois n’était que réaliste, est aujourd’hui apôtre de réalisme, et on sait si la majesté de sa fonction, à défaut de celle de sa personne, donne du poids à son apostolat. Remarquons d’ailleurs que le gouvernant moderne, du fait qu'il s'adresse à des foules, est tenu d’être moraliste, de présenter ses actes comme liés à une morale, à uñe métaphysique, à une mystique ; un Richelieu, qui ne doit

. On peut mettre js enseignement de cet écrivain sous cette forme : « Tout ce qui est bien du point de vue politique est bien ; ef jene sais pas d'autre critérium du bien » ; ce qui lui permet de dire qu ’il n’énonce rien quant à la morale privée.

2. Dans le Testament politique de Richelieu, dans les Mémoires de

Louis XIV pour l’Instruction du Dauphin, la table du bientet du HE pourrait être signée de Vincent de Paul. he

LA TRAHISON DES CLERCS 473.

de comptes qu'à son roi, peut ne parler que du pratique et laisser à d’autres les vues dans l’éternel ; un Mussolini, un Bethmann-Hollweg, un Herriot, sont condamnés à ces hauteurs ‘. Au surplus, on voit par combien est grand aujourd'hui le nombre de ceux que je puis appeler des clercs, si j'entends par ce mot ceux qui parlent au monde dans le mode du transcendant et auxquels j'ai le droit de demander compte de leur action en tant que tels.

Les prédicateurs du réalisme politique se réclament sou- vent de l’enseignement de l’Église ; ils la traitent d’hypo- crite quand elle condamne leurs thèses. Cette prétention, peu fondée s’il s’agit de l'Eglise antérieure au xix° siècle, l'est beaucoup plus si on considère l’âge actuel. Je doute qu’on trouve encore sous la plume d’un théologien mo- _ derne un texte aussi brutalement réprobateur de la guerre d’accroissement que celui-ci : « On voit combien injuste et criante est la guerre de celui qui ne la déclare que par l'ambition et par le désir qu’il a d’étendre sa domination au delà des bornes légitimes ; par la seule crainte de la grande puissance d’un prince voisin avec lequel il vit en paix ; par l'envie de posséder un pays plus commode pour s’y établir; ou enfin par le désir de dépouiller un rival, uniquement à cause qu'on le juge indigne des biens ou des états qu'il possède ou d’un droit qui lui est légitime- ment acquis, parce qu'on en reçoit quelque incommodité dont on veut se délivrer par la force des armes?. » En re-

1. De même pour l'écrivain : un Machiavel, qui parle pour ses pairs, peut s'offrir le luxe de n’être point moraliste ; un Maurras qui parle pour des foules ne le peut pas ; on n’écrit pas impunément dans une démocratie. Au surplus, l’action politique qui entend se doubler d’une action morale prouve qu’elle a le sens des vraïes conditions de son succès ; un maître en ces matières l’a dit : « Pas de réforme politique . profonde, si on ne réforme la religion et la morale » (Hegel). Il est clair qué l'influence particulière de l’Ac/ion française entre tous les | organes conservateurs tient À ce que son mouvement politique se dou-. ble d’un enseignement moral, encore que d’autres intérêts l’obligent à° le nier.

2. Dictionnaire des Cas de conscience (édit. 1721), article Guerre. On

474 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

vanche, on ne compte plus aujourd’hui les textes qui ne _demandent qu’à être sollicités pour justifier toutes les entre- prises conquérantes ; par exemple, cette thèse selon laquelle la guerre est juste « si elle peut invoquer la nécessité du bien commun et de la tranquillité publique à sau- vegarder, la reprise des choses injustement enlevées, la répression des rebelles, la défense des innocents : » ; cette autre qui prononce que « la guerre est juste quand elle est nécessaire à la nation, soit pour la défendre contre

1

Pinvasion, soit pour renverser les obstacles qui s'opposent à l'exercice de ses droits? ». Aussi bien il est gros de consé- quences que l’Église, qui encore au début du siècle der- nier enseignait qu'entre deux belligérants la guerre ne pouvait être juste que d’un côté 5, ait nettement abandonné cette thèse et professe aujourd’hui que la guerre peut être juste des deux côtés à la fois, « dès l'instant que chacun des deux adversaires, sans être certain de son droit, le con- sidère, après avoir pris l’avis de ses conseils, comme sim- plement probable 4. » C’est encore une chose grave que la

remarquera qu'avec une telle morale, la formation territoriale d'aucun État européen n'était possible ; c’est le type de l’enseignement non pratique, c’est-à-dire, selon nous, du vrai clerc. Pour Vittoria aussi, Pextension de l’empire n’est pas une cause juste.

1. C’est la thèse d’Alphonse de Liguori, qui prévaut aujourd’hui, dans l’enseignement de l'Église, sur celle de Vittoria.

2. Cardinal Gousset (Théologie morale, 1845).

3. C’est la doctrine dite scolastique de la guerre, formulée dans toute sa rigueur par Thomas d'Aquin. Suivant elle, le Prince (ou le peuple) qui déclare la guerre agit comme un magistrat (minister Dei) sous la juridiction duquel tombe une nation étrangère, à raison d’une injustice qu’elle a commise et qu’elle ne veut pas réparer. Il suit de là, en particulier, que le Prince qui a déclaré la guerre doit, s’il est vain- queur, uniquement punir le coupable et ne tirer de sa victoire aucun bénéfice personnel. Cette doctrine, d’une si haute moralité, est aujour- d’hui entiérement abandonnée par l’Église. (Cf. Vanderpol, La Guerre devant le Christianisme, titre IX.)

4. C’est apparemment la thèse que le Saint-Siège à adoptée en 1914 devant le conflit franco-allemand, l’Allemagne bénéficiant pour lui de ce que la théologie appelle l « ignorance invincible », c’est-à-dire qui implique qu'on a mis à comprendre les explications de l'adversaire

k |

LA TRAHISON DES CLERCS 475

guerre, qui autrefois ne pouvait être déclarée juste que contre un adversaire ayant commis une injustice accompa- gnée d’une intention morale, puisse lêtre aujourd’hui uni- quement si elle est dirigée contre un dommage matériel, fait hors de tout mauvais vouloir : (par exemple, un em- piètement accidentel de frontière). Il est certain que Napo- léon et Bismarck trouveraient aujourd’hui plus que jamais, dans l’enseignement de l’Église, de quoi justifier toutes leurs chevauchées :.

Ce réalisme, les clercs modernes l'ont prêché non seule- ment aux nations, maïs aux classes. À la classe ouvrière comme à la classe bourgeoise, ils ont dit : organisez-vous, devenez les plus forts, emparez-vous du pouvoir ou effor- cez-vous de le garder si vous l'avez déjà ; moquez-vous de faire régner dans vos rapports avec la classe adverse plus de charité, plus de justice ou autre « blague 5 » dont on vous berne depuis assez longtemps. Et encore, ils n’ont pas

toute la diligence dont un homme est capable. On peut évidemment penser qu'il fallait de la bonne volonté pour trouver que VERS eût droit à ce bénéfice.

1. C’est comme aussi la thèse de la guerre juste des deux cétés la doctrine de Molina, qui a entièrement remplacé, dans l’ensei- gnement ecclésiastique, en matière de droit de guerre, la doctrine scolastique.

2. Je Lis dans le Dictionnaire théologique de Vacant-Mangenot (1922, article Guerre) ce texte, que je recommande à tous les agresseurs dési- reux de se couvrir d’une haute autorité morale : « Le chef d’une na- tion a non seulement le droit mais aussi le devoir de prendre ce moyen (la guerre) pour sauvegarder les intérêts généraux dont il a la charge. Ce droit et ce devoir s’entendent non seulement de la guerre stricte- ment défensive, mais aussi de la guerre offensive rendue nécessaire par les agissements d’un État voisin dont les menées ambitieuses consti- tueraient un danger réel. » On trouve dans le même article une théorie des guerres coloniales identique à celle de Kipling quand il les nomme :_le fardeau de l’homme blanc.

3. C’est le mot de Sorel (voir nos Sentiments de Critias, p. 258) ; et encore (Réflexions sur la Violence, ch. IT) : « On ne saurait trop exécrer les gens qui enseignent au peuple qu’il doit exécuter je ne sais quel mandat superlativement idéaliste d’une justice en miarche vers l’ave-” nir. » L'auteur professe d’ailleurs la même haine pour ceux qui prè- cheraient ce mandat à la bourgeoisie,

476 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

dit : devenez tels parce qu’ainsi le veut la nécessité ; ils ont dit (c'est tout le nouveau): devenez tels parce qu’ainsi l'exige la morale, l'esthétique ; vouloir fort est le signe d’une âme élevée, se vouloir juste, la marque d’une âme basse. C’est l’enseignement de Nietzsche, de Sorel, applau- dis par toute une Europe pensante ; c’est l'enthousiasme de cette Europe, dans la mesure le socialisme l’attire, pour la doctrine de Marx, son mépris pour celle de Prou- dhon :. Et les clercs ont tenu le même langage aux partis qui se combattent dans l’intérieur d’une même na- tion : devenez le plus fort, ont-ils dit à l’un ou à l'autre selon leur passion, et supprimez tout ce qui vous gêne ; affranchissez-vous de la sottise qui vous invite à faire sa part à l’adversaire, à établir avec lui un régime de justice et d'harmonie. On sait l'admiration de toute une armée de penseurs de tous pays pour le gouvernement italien qui. met simplement hors la loi tous ses concitoyens qui ne lapprouvent pas. Jusqu’à nos jours, les éducateurs de l’âme humaine, disciples d’Aristote, conviaient l’homme à flétrir un État qui serait une « faction organisée » ; les élèves de MM. Mussolini et Maurras apprennent à révérer ouver- tement un tel Etat?.

Cette religion de l’état de force et des modes moraux qui l’assurent, les clercs l’ont prêchée aux hommes bien au. delà du domaine politique, mais sur un plan tout à fait

1. Voir Réflexions sur la Violence, ch. VI : « la moralité de la vio-, lence ». On nous dira que la justice flétrie par Sorel est la justice des tribunaux, laquelle n’est, selon lui, qu’une fausse justice, une « vio- lence à masque juridique ». Nous ne voyons pas qu'une justice qui

_serait une vraie justice ait davantage son respect.

2. On ne saurait trop remarquer, à ce propos, certaines apologies modernes de l’intolérance, faites avec une conscience, une absence de détour, une fierté d’elles-mêmes dont il semble qu'aucun moraliste, y compris ceux de l’inquisition, n’avait encore donné l'exemple : on en -trouvera un spécimen cité par G. Guy-Grand (La Philosophie nationa- liste, p. 47.)

x, À |

LA TRAHISON DES CLERCS 477

général : c'est la prédication du pragmatisme, dont l’ensei- gnement depuis cinquante ans par presque tous les mora- listes influents en Europe est bien un des tournants les plus remarquables de l’histoire morale de l’espèce humaine. On ne saurait exagérer l'importance d’un mouvement par lequel ceux qui depuis vingt siècles ont enseigné à l’homme que le critérium de la moralité d’un acte c’est son désin- téressement, que le bien est un décret de sa raison dans ce qu’elle a d’universel, que sa volonté n’est morale que si elle cherche sa loi hors de ses objets, se mettent à lui enseigner que l'acte moral est celui par lequel il assure son existence contre un milieu qui la lui conteste, que sa volonté est morale pour autant qu’elle est une volonté de puissance », que la partie de son âme qui détermine le bien est son « vouloir-vivre » dans ce qu'il a de plus « étranger à la raison », que la moralité d’un acte se mesure par son adaptation à son but et qu'il n’y a que des morales de circonstance. Les éducateurs de l'âme humaine prenant parti pour Calliclès contre Socrate, voilà une révolution dont j'ose dire qu’elle me semble plus considérable que tous les bouleversements politiques.

Je voudrais montrer certains aspects singulièrement remarquables, qu’on ne voit peut-être pas assez, de cette prédication. LS RDe

Les clercs modernes, disais-je, enseignent à l’homme que ses volontés sont morales en tant qu’elles tendent à assu- rér son existence aux dépens d’un milieu qui la lui con- teste. En particulier, ils lui enseignent que son espèce est sainte en ce qu’elle a su affirmer son être aux dépens du monde qui l’entoure :. En d’autres termes : l’ancienne morale disait à l'homme qu'il est divin dans la mesure il se fond à l'univers ; la moderne lui dit qu’il l’est dans la mesure il s’y oppose ; la première l’invitait à ne point

1. C’est pour quoi le pragmatisme s’appelle aussi l’humanisme. (Cf. FE. Schiller, Profagoras or Plato

478 è LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

se poser dans la nature « comme un Empire dans un Empire » ; la seconde l'invite à s’y poser comme telet à s’écrier avec les anges rebelles de l'Écriture: « Nous voulons maintenant nous sentir dans nous-mêmes, non dans Dieu » ; la première proclamait avec le maître des Contemplations : « Croire, mais pas en nous » ; la seconde répond avec Nietzsche et Maurras : « Croire, mais en nous, mais uniquement en nous. »

Toutefois, la vraie originalité du pragmatisme n’est pas là. Le christianisme déjà invitait l'homme à se poser contre la nature ; mais il l’y invitait au nom de ses attri- buts spirituels et désintéressés ; le pragmatisme l’y invite au nom de ses attributs pratiques. L'homme autrefois était divin parce qu'il avait su acquérir le concept de justice, l’idée de loi, le sens de Dieu ; aujourd’hui il l’est parce qu'il a su se faire un outillage qui le rend maître de la matière (voir les glorifications de l’homo faber par Nietzsche, Sorel, Bergson.)

L’exhortation à l'avantage concret et à la forme d’âme qui le procure se traduit encore chez le clerc moderne par un enseignement bien remarquable : l’éloge de la vie guer- rière et des sentiments qui l’accompagnent et le mépris de la vie civile et de la morale qu’elle implique. On sait la doctrine prêchée depuis une cinquantaine d’années à l’Eu- rope par ses moralistes les plus considérés, leur apologie

pour la guerre « qui épure », leur vénération pour Phomme d'armes « archétype de pureté morale », leur proclamation de la suprême moralité de la « violence » ou de ceux qui règlent leurs différends en champ clos et non devant les jurys, cependant que le respect du contrat est déclaré « l'arme des faibles », le besoin de justice le « propre des esclaves ». Ce n’est pas trahir, les disciples de Nietzsche ou de Sorel c’est-à-dire la grande majorité des littérateurs contemporains en tant qu'ils proposent au monde une échelle de valeurs morales de dire que, selon eux, Colleoni est un exemplaire humain fort supé-

LA TRAHISON DES CLERCS 479

rieur à l'Hôpital ; les évaluations du Voyage du Condottiere ne sont pas particulières à l’auteur de cet ouvrage. Voilà une idéalisation de Pactivité pratique que l’humanité n'avait jamais entendue de ses éducateurs, du moins de ceux qui lui parlent sur le mode dogmatique.

On nous représentera que la vie guerrière n’est point prônée par Nietzsche et son école comme procurant des avantages pratiques, mais au contraire comme le type de l’activité désintéressée et par opposition au réalisme qui constitue, selon eux, le propre de la vie civile. Il n’en demeure pas moins que le mode de vie exalté par ces moralistes se trouve être, en fait, celui qui, par excellence, donne les biens temporels. Quoi qu’en disent l’auteur des Réflexions sur la Violence et ses disciples, la guerre rapporte plus que. le comptoir ; prendre est plus avantageux qu'échanger ; Colléoni a plus de choses que Franklin. (Naturellement, je parle du guerrier qui réussit, puisqu'aussi bien Nietzsche et Sorel ne parlent jamais du marchand qui échoue.)

Au surplus, personne ne niera que les activités irra- tionnelles, dont l'instinct guerrier n’est qu’un aspect, ne soient exaltées par leurs apôtres modernes pour leur valeur pratique. Leur historien (R. Berthelot) l’a fort bien dit : le romantisme de Nietzsche, de Sorel et de Bergson est un romantisme wflitaire.

Marquons bien que ce que nous signalons ici chez le clerc moderne, ce n’est plus l’exaltation de lesprit militaire, maïs de linstinct guerrier. C’est la religion de linstinct guerrier, hors de tout esprit social de discipline ou de sacrifice, qu’expriment ces arrêts de Nietzsche, glorifiés par un moraliste français qui lui-même fait école: « Les jugements de valeur de l'aristocratie guerrière sont fondés sur une puissante constitution corporelle, une santé floris- sante, sans oublier ce qui est nécessaire à l'entretien de cette vigueur débordante : la guerre, l'aventure, la chasse, la danse, les jeux et exercices physiques et en général tout

£,

480 ë LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE ce qui implique une activité robuste, libre et joyeuse » ; « cette audace des races nobles, audace folle, absurde, spontanée. ; leur indifférence et leur mépris pour toutes les sécurités du corps, pour la vie, le bien-être » ; «la superbe brute blonde rôdant, en quête de proie et de car- nage »… ; « la gaîté terrible et la joie profonde que goû- tent les héros à toute destruction, à toutes les voluptés de la victoire et de la cruauté. » Le moraliste qui rapporte ces textes (Sorel, Réflexions sur la Violence, p. 360) ajoute, pour ne laisser aucun doute sur la recommandation qu'il en fait à ses semblables : « Il est tout à fait évident que la liberté serait gravement compromise si les hommes en venaient à regarder les valeurs homériques (c’est, d’après lui, celles que Nietzsche vient de célébrer) comme étant seu- lement propres aux peuples barbares. » (

On observera que ces textes de Nietzsche exaltent la vie guerrière hors de toute fin politique’. Et, de fait, le clerc moderne enseigne aux hommes que la guerre com-

porte une moralité en soi et doit être exercée hors même

de toute utilité. Cette thèse, bien connue chez Barrès, a

_été soutenue dans son plein éclat par un jeune héros qui,

pour toute une génération française, est un éducateur de l’âme : « Dans ma patrie, on aime la guerre et secrètement on la désire. Nous avons toujours fait la guerre. Non

_ pour conquérir une province, non pour exterminer une

nation, non pour régler un confit d'intérêts. En vérité, nous faisons la guerre pour faire la guerre, sans nulle autre idée. » Les anciens moralistes français, même

1. Et de tout patriotisme. Nietzsche et Sorel prouvent bien que l'amour de la guerre est une chose totalement distincte de l'amour de la patrie, encore que le plus souvent ils coïncident.

2. Ernest Psichari, Terres de Soleil ei de Sommeil. Et dans l’Appel

. des armes, par la bouche d’un personnage qui a visiblement toutes les

sympathies de l’auteur : « J’estime nécessaire qu’il y ait dans le monde un certain nombre d'hommes qui s’appellent soldats et qui mettent

leur idéal dans le fait de se battre, qui aient le goût de la bataille, non

_ de la victoire, mais de la lutte, comme les chasseurs ont le goût de la chasse, non du gibier |... Notre rôle à nous, ou alors nous pertoiss hotre

Î

LA TRAHISON DES CLERCS 481

omute de guerre (Vauvenargues, Vigny), tenaient la guerre pour une triste nécessité ; leurs descendants la recommandent comme une noble inutilité. Toutefois, ici: encore, la religion qu’on prêche hors du pratique et sous Vespèce de l’art se trouve être éminemment favorable au pratique : la guerre inutile est la meilleure préparation pour la guerre utile. - Cet enseignement amène le clerc Étdéme (on vient de _ le voir chez Nietzsche) à conférer une valeur morale à lexercice corporel, à proclamer la moralité du sport ; chose bien remarquable encore chez ceux qui, depuis vingt siècles, invitaient l’homme à ne placer le bien que dans des états de lesprit. Les moralistes du sport ne biaisent d’ailleurs pas tous avec l'essence pratique de leur doctrine ; la jeunesse, enseigne nettement Barrès, doit s'entraîner à la force corporelle pour la grandeur de la patrie. L’éduca- teur moderne demande son inspiration, non plus aux pro- meneurs du Lycée ou aux solitaires de Clairvaux, mais à linstituteur de la petite bourgade du Péloponèse. Au reste, notre Âge aura vu cette chose nouvelle : des hommes qui se réclament du spirituel enseigner que la Grèce véné- rable c’est Sparte avec ses gymnases, non la cité de Platon ou de Praxitèle; d’autres soutenir que l'antiquité qu'il convient d’honorer, c’est Rome et non la Grèce. Toutes choses parfaitement conséquentes chez ceux qui entendent ne prècher aux hommes que les constitutions fortes et les solides remparts '.

- raison d’être et nous n'avons plus de sens, c’est de maintenir un idéal militaire, non pas, notez-le bien, nationalement militaire, mais si je puis dire, militairement ue. » La religion de ce moraliste c’est, selon son expression, le mélitarisme intégral. « Les canons, dit-il, sont les réalités les plus réelles qui soient, kes seules réalités du monde moderne. » ‘Et, visiblement, les réalités sont des divinités pour ce « spiritualiste ». ?

1. Ce rabaissement de la Grèce, qu’on voit chez maint traditiona- Jiste français depuis de Maistre, est constant chez les pangermanistes. (Cf. notamment H.-S. Chamberlain, la Grise du XIXe siècle, tome I,

P- 57). 31

A4 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE.

La prédication du réalisme conduit le clerc moderne à certains enseignements dont on ne remarque pas assez com- bien ils sont nouveaux dans son histoire, combien ils rom- pent avec les instructions que, depuis deux mille ans, sa classe donnait au monde : |

L’exaltation du courage, plus précisément lexhortation à faire de l'aptitude de l’homme à affronter la mort la

x

suprême des vertus, à n’inscrire toutes les autres, si hautes soient-elles, qu'au-dessous de celle-là. Cet enseignement, qui est ouvertement celui d’un Nietzsche, d'un Sorel, d’un Péguy, d’un Barrès, qui fut de tout temps celui des poètes et des chefs d'armée, est entièrement nouveau chez des clercs, je veux dire chez des hommes qui proposent au monde une échelle de valeurs au nom de la réflexion philosophique ou qui admet de passer pour telle ; ceux-ci, depuis Socrate. jusqu’à Renan, tiennent le courage pour une vertu, mais de second plan ; tous, plus ou moins expressément, ensei- gnent avec Platon : « Au premier rang des vertus sont la sagésse et la tempérance ; le courage ne vient qu’en- suite : » ; les mouvements qu’ils invitent l’homme à véné-

1. Les Lois, 757 D. Le texte exact de Platon est : « Dans l’ordre des vertus, la sagesse est la première ; la tempérance vient ensuite ; le courage occupe la dernière place. » Platon entend ici par courage (voir le contexte) l’aptitude de l’homme à affronter la mort. Il semble bien qu’il n’eût pas davantage donné le premier rang au courage en tant que force d'âme, en tant que raidissement contre le malheur, comme feront les stoïciens ; la force de l’âme eût toujours, pour lui, passé après sa justice (elle n’en était, selon lui, qu’une conséquence). Au reste, le courage porté au rang suprême par Barrès n’est point la patience stoïcienne, mais bien l’affrontation active de la mort ; pour Nietzsche et Sorel, c’est proprement l'audace, et dans ce qu’elle à d’irrationnel courage rabaissé par tous les moralistes anciens et leurs disciples : Cf. Platon, Lachès ; Aristote, Eth., VIII ; Spinoza, Eth., IV, 69 ; voire des poëtes: « Notre rayson qui préside au courage. » (Ronsard.)

Il semble que l’affrontation de la mort, même en faveur de la jus- tice, n’ait pas été chez les anciens l’objet d’exaltation qu’elle est chez les modernes ; Socrate, dans le Phédon, est loué pour sa justice ; il l’est peu bruyamment parce qu’il a su mourir pour la justice. Au reste, la pensée des anciens sur ce point semble exprimée par Spinoza: « La chose à laquelie un homme libre pense le moins, c’est la mort », pensée

LA TRAHISON DES CLERCS _ 483

rer ne sont pas ceux par lesquels il cherche à assouvir sa soif de se poser dans le réel, mais par lesquels illa modère. Il était réservé à notre temps de voir des prêtres du spiri- tuel porter au rang suprême, parmi les formes de lâme, celle qui est indispensable à l’homme pour conquérir et pour fonder ‘. Toutefois cette valeur pratique du courage, nettement articulée par un Nietzsche ou par un Sorel, ne Vest pas également par tous les moralistes actuels qui exal- tent cette vertu. Ceci amène sous nos yeux un autre de leurs enseignements :

L’exaltation de Fhonneur, en désignant sous ce mot lensemble de ces mouvements par lesquels l’homme expose sa vie hors d'un intérêt pratique exactement, par soin de sa gloire mais qui sont une excellente école de courage pratique et furent toujours prônés par ceux qui mènent les hommes à la conquête des choses (qu’on songe au respect dont l'institution du duel a toujours été l’objet dans toutes les armées, malgré certaines sévérités unique- ment inspirées par des considérations pratiques) *. encore, la place faite à ces mouvements par tant de mora- listes modernes est chose nouvelle dans leur corporation, singulièrement au pays des Montaigne, des Pascal, des La Bruyère, des Montesquieu, des Voltaire, des Renan, lesquels, s'ils exaltent l'honneur, entendent par tout qui implique peu de vénération pour celui qui la brave ; on ne vénère celui qui brave une chose que si on trouve cette chose considérable. On peut se demander si ce n’est pas le christianisme, avec l'importance qu’il attache à la mort (comparution devant Dieu), qui a créé, du moins chez des moralistes, la vénération du courage. (Je ne saurais laisser ce point sans rappeler un passage Saint-Simon parle de ces nobles « qui ne sont bons qu’à se faire tuer. » On peut affirmer qu’il n’est pas un écrivain moderne, même ducde France, qui parlerait du courage sur ce ton.)

4. Et pour garder.

2. Ontrouvera dans Barrès (Une Enquête aux pays du Levant, ch. vn: « Les derniers fidèles du Vieux de la Montagne ») un saisissant exemple d’admiration pour la religion de l'honneur en raison de ce que cette religion, bien exploitée par un chef intelligent, peut donner de résultats pratiques.

484 À LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

autre chose que la religion de l’homme pour sa gloire. —. Toutefois, le plus remarquable-ici c’est que cette religion de l’homme pour sa gloire est couramment prêchée aujourd’hui par des gens d’Église, et comme une vertu qui conduit l’homme à Dieu. N’est-on pas confondu d'entendre tomber du haut de la chaire chrétienne des paroles comme celles-ci : « L'amour des grandeurs est un chemin vers Dieu, et l'élan héroïque, qui coïncide pleine- ment avec la recherche des gloires dans leur cause, permet à celui qui avait oublié Dieu ou qui croyait ne pas le con- naître, de le réinventer, de découvrir ce dernier sommet, après que des ascensions provisoires l’ont accoutumé au vertige et à l'air des altitudes :.» On ne peut se défendre de rappeler cette leçon donnée par un vrai disciple de

1. Tel est éminemment le cas de Montaigne qui, comme on sait, exalte l’honneur en tant que sensibilité de l’homme au jugement de sa conscience, fort peu en tant que souci de sa gloire quittez avec les autres voluptez celle qui vient de l'approbation d’autruy. ») Barrès croit voir en Montaigne « un étranger qui n’a pas nos préjugés ». Barrès confond les moralistes et les poètes ; je ne vois pas avant lui un seul auteur français de prétention dogmatique qui ait fait de l'amour de la gloire une haute valeur morale ; les moralistes français avant 1890 sont très peu militaires, même les militaires, comme Vauvenargues et Vigny. (Cf. l'excellente étude de G. Le Bidois, L’honneur au miroir de nos lettres, particulièrement ce qui concerne Montesquieu.)

2. L'abbé Sertillanges, l’Héroisme et la Gloire. Comparer avec les deux sermons de Bossuet « sur l'honneur du monde »; on mesurera le progrès fait par l’Église depuis trois siècles dans sa concession aux _ passions laïques. (Voir aussi Nicole : « De la véritable idée de la

valeur. ») Les sermons de l'abbé Sertillanges (La vie héroïque) sont tout entiers à lire, comme monument d’enthousiasme pour les instincts guerriers chez un homme d’Église. C’est vraiment le manifeste du clerc casqué. On y trouve des mouvements comme celui-ci, qu'on croirait, #ubatis mutandis, extrait de l’ordre du jour d’un colonel de hussards de la mort : « Voyez Guynemer, ce héros enfant, cet ingénu au regard d’aigle, Hercule fluet, Achille qui ne se retire point sous sa tente, Roland des nuées et Cid du ciel français : vit-on jamais plus farouche et furieux paladin, plus insouciant de la mort, la sienne ou celle d’un adversaire ? Ce « gosse », ainsi que l’appelaient couramment ses camarades, ne goûtait que la joie sauvage de l’attaque, du combat dur, du triomphe net, et chez lui l'arrogance du vainqueur était à la _ fois charmante et terrible. » {

LA TRAHISON DES CLERCS 485.

Jésus à un docteur chrétien qui avait singulièrement oublié, lui aussi, la parole de son maître : « Avez-vous remarqué que, ni dans les huit béatitudes, ni dans le Ser-

mon sur montagne, ni dans l'Évangile, ni dans toute la

littérature chrétienne primitive, il n’y a pas un mot qui. mette les vertus militaires parmi celles qui gagnent le royaume du ciel ? » (Renan, Première Lettre à Strauss *.)

Remarquons que nous ne reprochons pas au sermo- naïre chrétien de faire sa part à la passion de la gloire, et autres passions terrestres ; nous lui reprochons d'essayer de faire croire qu’en le faisant il est d’accord avec son institution. Nous ne demandons pas au chrétien de ne

point violer la loi chrétienne ; nous lui demandons, s’il la

viole, de savoir qu’il la viole. Ce dédoublement me semble admirablement exprimé par ce mot du cardinal Lavigerie auquel on demandait : « Que feriez-vous, Monseigneur, si l’on souflletait votre joue droite ? » et qui répondait : « Je sais bien ce que je devrais faire, maïs je ne sais pas ce que je ferais. » Je sais bien ce que je devrais faire, et donc ce que je dois enseigner ; celui qui parle ainsi peut se per- mettre toutes les violences, il maintient la morale chré- tienne. Les actes ici ne sont rien ; le jugement des actes est tout. À _ Faut-il redire qu'il ne s’agit point ici de déplorer que les religions de l'honneur et du courage soient prêchées aux humains ; il s’agit de déplorer qu’elles leur soient prêchées par des clercs. La civilisation, nous le répétons, ne nous semble possible que si l'humanité observe une division des fonctions ; que si, à côté de ceux qui exercent les passions laïques et exaltent les vertus propres à les servir, il existe une classe d'hommes qui rabaisse ces passions et glorifie

s

1. Rappelons aussi la définition de l’honneur selon Thomas d'Aquin,

laquelle n’est pas précisément celle de l'honneur exalté par l’abbé Ser-

tillanges : « L’honneur est bon (comme l’amour de la gloire humaine)

à condition qu’il ait la charité pour principe et la gloire de Dieu ou le

bien du prochain pour fin. »

486 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

des biens qui passent le temporel. Ce que nous trouvons grave, c’est que cette classe d'hommes ne fasse plus son: office et que ceux dont la charge était de dissoudre l’orgueil humain prônent les mêmes mouvements de l’âme que les conducteurs d'armée.

On nous représentera que cette prédication est, du moins en temps de guerre, imposée aux clercs par les laïcs, par les États, lesquels entendent aujourd’hui mobi- liser à leur profit toutes les ressources morales de la nation *. Aussi bien ce qui nous frappe n'est-ce pastant de voir les clercs faire cette prédication que de voir avec quelle docilité ïls la font, quelle absence de dégoût, quel enthousiasme, quelle joie. La vérité, c’est que les clercs sont devenus aussi laïcs que-les laïcs.

L’exaltation de la dureté et le mépris de l'amour humain (pitié, charité, bienveillance, etc.). Ici encore, les clercs modernes ont été des moralistes du réalisme ; ils ne se sont pas contentés de rappeler au monde que la dureté est nécessaire pour « réaliser » et la charité gênante, ils ne se sont pas bornés à prêcher à leur nation ow à leur parti, comme Zarathustra à ses disciples : « Soyez durs, soyez impitoyables, et ainsi dominez » ; ils ont: proclamé la noblesse morale de la dureté et l’ignominie de la charité. Cet enseignement, qui fait le fond de l’œuvre de Nietzsche et qui ne doit pas surprendre en un pays dont on a observé qu'il n’a pas fourni au monde un seul grand apôtre”, est particulièrement remarquable sur 4 terre d’un Vincent de Paul et du défenseur de Calas ; des lignes comme les sut vantes, qu'on croirait extraites de la Généalogie de la Morale, me semblent entièrement nouvelles sous la plume d’un moraliste français : « Cette pitié dénaturée a dégradé l'amour 3. Il s'est nommé la charité; chacun s’est cru

1. Voir le récent projet de loi militaire dit Paul-Boncour.

2. Cette suggestive remarque est de Lavisse (Études d'Histoire de Prusse, p. 30. Voir tout le passage.)

3. L'amour, ici, c’est évidemment l'amour pour l'espèce supérieure

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LA TRAHISON DES CLERCS 487

digne de lui. Les sots, les faibles, les infirmes ont reçu sa rosée. De nuit en nuit s’est étendue la semence de ce fléau. Elle conquiert la terre. Elle remplit les solitudes. En quel- que contrée que ce soit, on ne peut marcher un seul jour sans rencontrer ce visage flétri, au geste médiocre, du simple désir de prolonger sa vie honteuse ’. » encore, on peut mesurer le progrès des réalistes modernes sur leurs devanciers : quand Machiavel déclare qu’ « un prince est souvent contraint pour maintenir ses États de se gou- verner contre la charité, contre l'humanité », il prononce simplement que le manquement à la charité peut être une nécessité pratique ; il n’enseigne nullement que la charité est une dégradation de l’âme. Cet enseignement aura été nettement l'apport du x1x° siècle dans l’éducation morale de l’homme.

L’exaltation de la dureté me semble une des prédica- tions du clerc moderne qui aura porté le plus de fruit. Il est banal de signaler combien, en France par exemple, chez la grande majorité de la jeunesse dite pensante, la dureté est aujourd’hui objet de respect, cependant que l’amour humain, sous toutes ses formes, passe pour une chose assez risible. On sait la religion de cette jeunesse pour ces doc- trines qui entendent ne connaître que la force, ne tenir aucun compte des plaintes de la souffrance, qui procla-

_ ment la fatalité de la guerre et de l’esclavage et n’ont pas

assez de mépris pour ceux que de telles perspectives bles- sent et qui veulent les changer. J'aimerais qu’on rappro- chât de ces religions certaine esthétique littéraire de cette jeunesse, sa vénération pour certains maîtres modernes, romanciers ou poètes, chez lesquels l'absence de sym-

-(dont, naturellement, le prédicateur fait partie). C’est sans doute aussi

cet amour qui permet une pitié qui, elle, ne serait pas « dénaturée ».

1. Ch. Maurras, Action française, tome IV, p. 569. On pense à ce

cri de Zarathustra : « L'humanité ! y eut-il jamais plus horrible vieille

parmi toutes les horribles vieilles » ; il ajoute, toujours d’accord,

. comme nous le verrons plus bas, avec maïnt maître français actuel : « à moins que ce ne soit peut-être la vérité. »

4

488 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

pathie humaine atteint évidemment à une rare perfection et qu’elle vénère, cela est-très net, spécialement pour ce trait. Surtout j'aimerais qu’on remarquât la sombre gravité dont cette jeunesse accompagne sa souscription à ces doctrines « de fer ». Les clercs modernes me semblent avoir créé, dans le monde dit cultivé, un véritable roman- tisme de la dureté.

Nous venons de voir les moralistes modernes exalter l’homme d’armes aux dépens de l’homme de justice; ils lexaltent aussi aux dépens de l’homme d'étude et, encore, prêchent au monde la religion de lactivité pra- tique au mépris de l'existence désintéressée. On sait le haro de Nietzsche contre l’homme de cabinet, l’érudit, « l’homme-reflet », qui n’a d’autre passion que de com- prendre, son estime pour la vie de l'esprit uniquement en tant qu’elle est émoi, lyrisme, action, partialité, ses risées pour la recherche méthodique, « objective » dévouée à « cette horrible vieille qu’on nomme la vérité » ; les sor- ties de Sorel contre les sociétés qui « donnent une place privilégiée aux amateurs des choses purement intellectuelles » : ; celles, il y a trente ans, d’un Barrès, d’un Lemaître, d’un : Brunetière, intimant aux « intellectuels » de se rappeler qu’ils sont un type d'humanité « inférieur au militaire » ; celles d’un Péguy admirant les philosophies dans la mesure « elles se sont bien battues », Descartes parce qu'il avait fait la guerre, les dialecticiens du monarchisme fran-

- 1. La Ruine du monde antique, p. 76. Voir aussi (Les illusions du

progrès, p. 259) les gaîtés de Sorel à propos d’un penseur qui fait de la prépondérance des émotions intellectuelles la marque des sociétés supérieures. On peut dire, en reprenant la fameuse distinction de Sainte-Beuve, que les penseurs modernes exaltent l’infelligence-glaive et méprisent l’infelligence-miroir ; c’est la première, et de leur aveu, qu’ils vénèrent chez Nietzsche, chez Sorel, chez Péguy, chez Maurras (Cf. R. Gillouin, Esquisses littéraires et morales, p. 52). Remarquons que le mépris pour l’intelligence-miroir implique le mépris pour Aristote, pour Spinoza, pour Bacon, pour Gœthe, pour Renan. Il ne me semble pas non plus que M. Paul Valéry soit précisément une intelligence glaive. :

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LA TRAHISON DES CLERCS | 489

çais uniquement parce qu'ils sont prêts à se faire tuer pour leur idée :. On me dira que c’est là, le plus souvent, des boutades de gens de lettres, des postures de lyriques, aux- quelles il n’est pas juste d’attacher un sens dogmatique ; que ce qui dresse Nietzsche, Barrès, Péguy contre la vie d'étude c’est leur tempérament de poètes, leur aversion pour ce qui manque de pittoresque et d’esprit d'aventure, non la résolution d’humilier le désintéressement. Je ré- ponds que ces poètes se donnent pour des penseurs sé- rieux (voir leur ton, exempt de toute naïveté) ; que lim- mense majorité de ceux qui les lisent les prennent pour tels ; que, fût-il vrai que leur mobile en abaissant l’homme d’étude ne soit pas d’humilier le désintéressement, il n'en demeure pas moins qu’en fait le mode de vie qu'ils livrent à la risée des hommes se trouve être le type de la vie désin-

_téressée et celui qu’ils prônent à ses dépens le type de l’ac-

tivité pratique (tout au moins plus pratique que celle de

1. Wictor-Marie, comte Hugo, sub fine. Cette volonté de louer les philosophes pour leurs vertus d’action plus que pour leurs vertus intellectuelles est très fréquente aujourd’hui chez les hommes de pen- sée : dans ses Souvenirs concernant Lagneau, Alain, voulant donner une haute idée de son maître, exalte au moins autant son énergie et sa réso- lution que son intelligence. Il est bien remarquable aussi, encore qu’il ne s'agisse cette fois que de littérature, de voir un professeur de science morale (M: Jacques Bardoux) doter d’une valeur toute spéciale parmi les littérateurs français ceux qui furent militaires : Vauvenargues, Vigny, Psichari, Péguy. Quant aux littérateurs eux-mêmes, je me contenterai de rappeler qu’un d’entre eux, et des plus applaudis de sa corporation, déclarait récemment admirer d’Annunzio princi- palement pour son attitude d’officier et regretter qu’il fût revenu à la littérature. L'empereur Julien glorifiait Aristote d’avoir dit qu’il se sentait plus fier d’être l’auteur de son Traité de Théologie que s’il eût détruit la puissance des Perses ; on trouverait peut-être encore, en France, des militaires pour souscrire à ce jugement, mais fort peu d'hommes de lettres. J'ai essayé ailleurs (Les Sentiments de Critias, p. 127) de donner l'historique et l'explication de cette volonté, si

curieuse chez des littérateurs, d’exalter la vie guerrière et de mépriser

la vie assise. On remarquera que ce trait se voit chez les écrivains

actuels bien avant la guerre de 1914 et que ceux qui le manifestent le

plus hautement ne sont pas toujours ceux qui l'ont faite.

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490 $ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

lhomme d'étude; on conviendra que l'activité de du Guesclin ou de Napoléon est-plus propre à mettre la main sur les biens temporels que celle de Spinoza ou de Mabil- lon) ; qu'au surplus, ce que ces penseurs méprisent dans l’homme d'étude c’est formellement l’homme qui ne fonde pas, qui ne conquiert pas, qui n'afñirme pas la mainmise de l'espèce sur son milieu, ou bien qui, s’il l’affirme, comme fait le savant avec ses découvertes, n’en retient que la joie de savoir et en abandonne à d’autres l’exploitation pra- tique ; chez Nietzsche, le mépris de l’homme d’étude au profit de l’homme de guerre n’est qu’un épisode d’une volonté dont personne ne niera qu’elle inspire toute son œuvre, comme aussi l'œuvre de Sorel, de Barrès et de Péguy : humilier les valeurs de connaissance devant les valeurs d'action *.

Cette volonté n’inspire pas seulement, aujourd’hui, le moraliste, mais un autre clerc qui parle de bien plus haut : je veux désigner cet enseignement de la métaphysique moderne exhortant l’homme à tenir en assez faible estime la région proprement pensante de son être et à honorer de tout son culte la partie agissante et voulante. On sait que la théorie de la connaissance, dont l'humanité reçoit ses valeurs depuis un demi-siècle, assigne un rang secondaire à l’âme qui procède par idées claires et distinctes, par catésories, par mots ; qu’elle porte au grade suprême l’âme qui parvient à se libérer de ces mœurs intellectuelles et à

1. C'est la seule raison pour laquelle il exalte l’art et prononce comme tout le moralisme moderne la primauté de lartiste sur le philosophe, l'artiste lui paraissant une valeur d’action. Hormis ce point de vue, il semble juste de dire avec un de ses critiques : « Au fond,

_ Nietzsche méprisait l’art et les artistes. Il condamne dans l’art un principe féminin, un mimétisme d’acteur, l’amour de la parure, de €e qui reluit… Qu'on se rappelle la page éloquente il loue Shakespeare, le plus grand des poètes, d'avoir humilié la figure du poète, qu’il traite d’histrion, devant César, « cet homme divin. » (C. Schuwer, Revue de Métaphysique et° de Morale, avril 1926). Pour Sorel, l’art est grand parce qu'il est « une anticipation de la haute production, telle qu’elle

tend à se manifester de plus en plus dans notre société. » |

‘LA TRAHISON DES CLERCS A9

-se saisir en tant que « pure tendance », « pur vouloir »,

« pur agir ». La philosophie, qui jadis élevait l’homme à se sentir existant parce que pensant, à prononcer :- « Je pense, donc je suis », l’élève maintenant à dire : « J'agis,

donc je suis'», « Je pense, donc je ne suis pas » moins

de ne faire état de la pensée qu’en cette humble région

-elle se confond avec l’action). Elle lui enseignait jadis que

son âme est divine en tant qu’elle ressemble à l’âme de Pythagore enchaînant des concepts ; elle lui annonce au- jourd’hui qu'elle l’est en tant qu’elle est pareille à celle du petit poulet qui brise sa coquille ‘. De sa chaire la plus élevée, le clerc moderne assure à l’homme qu'il est grand dans la mesure il est pratique.

Dirai-je l’assiduité de toute une littérature, depuis cin- quante ans, singulièrement en France (voir Barrès et Bour-

-get), à clamer le primat de linstinct, de l'inconscient, de

l'intuition, de la volonté (au sens de Schopenhauer, c’est-à-dire par opposition à l'intelligence) et à le clamer au nom de lesprit pratique, parce que c’est l’instinct, et non l'intelligence, qui sait les mouvements qu’il nous faut “faire à nous Individu, à nous Nation, à nous Classe pour assurer notre avantage ? Dirai-je l’ardeur de cette littérature à commenter l'exemple de cet insecte dont Pinstinct, paraît-il, sait frapper sa proie à l'endroit juste qu’il faut pour la paralyser sans la tuer, de manière que ses larves se nourrissent d’elle vivante et s’en fortifient mieux *?

1. Evolution Créatrice, p. 216. La vraie formule du bergsonisme serait : « Je m’accrois, donc je suis. » Notons aussi la tendance de la philosophie moderne à faire du caractère pratique de la pensée son trait essentiel et de la conscience qu’elle prend d'elle-même un trait secondaire : « Peut-être faut-il définir la pensée par la faculté de com- biner des moyens en vue de certaines fins plutôt que par cette pro- priété unique d’être claire à elle-même. » (D. Roustan, Leçons de psy-

: chologie, p. 73).

! 2. Le Sphex ou Œil-de-Cheval. L'exemple est donné dans l'Évolu- ion créatrice et a proprement fait fortune dans le monde littéraire. (Il æst d’ailleurs controuvé. Cf. Marie Goldsmith, Psychologie comparée, :p. 211.) On trouve déjà l'apologie de la valeur pratique de l’instinct

492 < LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

D'autres docteurs s'élèvent, au nom de la « tradition fran- çaise », contre cette « barbare. » exaltation de l'instinct, prêchent le « primat de l'intelligence » ; mais ils le pré- chent parce que c’est l'intelligence, suivant eux, qui sait trouver les actes qu’exige notre intérêt, c’est-à-dire exacte- ment par la même passion du pratique. Ceci amène sous nos yeux une des formes les plus remarquables, et assu- rément les plus nouvelles, de cette prédication que le clerc moderne fait du pratique.

Je veux parler de cet enseignement selon lequel l'activité intellectuelle est digne d'estime dans la mesure elle est pra- tique et uniquement dans cette mesure. On peut dire que, depuis les Grecs, l'attitude dominante des penseurs à ‘égard de l’activité intellectuelle était de la glorifier en tant que, semblable à l’activité esthétique, elle trouve sa satisfaction dans son exercice même, hors de toute atten- tion aux avantages qu’elle peut procurer ; la plupart eussent ratifié le fameux hymne de Platon à la géométrie, vénérant cette discipline entre toutes parce qu'elle lui représente le type de la spéculation qui ne rapporte rien, ou le verdict de Renan prononçant que celui qui aime la science pour ses fruits commet le pire des blasphèmes à cette divinité’. Par cette estimation, les clercs donnaient aux laïcs le spectacle d’une race d'hommes pour qui la valeur de la vie est dans son désintéressement et ils faisaient

et avec le même mépris romantique du rationaliste que chez Barrès chez J.-]. Rousseau : « La conscience ne nous trompe jamais ; elle est à l'âme ce que l'instinct est au corps. La philosophie moderne, qui n’admet que ce qu’on explique, n’a Éarde d'admettre cette obscure faculté appelée instinct qui paraît guider, sans connaissance acquise,

Ne animaux vers quelque fin. » (Profession de foi du vicaire savoyard).

. « Si l'utilité qui vient des occupations d’un homme était la règle l 7e nos éloges, celui qui ainventé la charrue mériterait mieux la louange de grand esprit qu'Archimède, qu’Aristote, que Galilée, que M. Descartes. » (Bayle) Fontenelle, Voltaire, se sont attachés à dé- montrer l’utilité de certaines études qu’ on croyait inutiles ; ils n’ont jamais voulu que ceux qui les croyaient inutiles pendant ae ‘ls S'y livraient fussent en cela méprisables,

À |

. LA TRAHISON DES CLERCS 493

_ frein, ou du moins honte, à leurs passions pratiques. Les

clercs modernes ont violemment déchiré cette charte ; ils se sont mis à proclamer que la fonction intellectuelle n’est respectable que dans la mesure elle est liée à la pour- suite d’un avantage concret et que l'intelligence qui se désintéresse de ses fins est une activité méprisable : ici, ils enseignent que la forme supérieure de l'intelligence est celle qui plonge ses racines dans la « poussée vitale » occu- pée à trouver ce qui vaut le mieux pour assurer notre existence ; (notamment en fait de science historique) ils honorent l'intelligence qui travaille sous la conduite d’un intérêt politique et n’ont pas assez de dédains pour Papplication à l’ « objectivité » ; ailleurs, ils prononcent que l'intelligence vénérable est celle qui ne donne cours à ses développements qu’en ayant toujours soin de rester dans les limites qu’exigent l'intérêt national, l’ordre social, tandis que celle qui se laisse conduire par le seul appétit du vrai, hors de toute attention aux exigences de la société, n’est qu'une activité « sauvage et brutale », qui « désho- nore la plus haute des facultés humaines ? ». Marquons

. Ou moral : Barrès flétrit l « immoralité » du savant qui montre

la _ du hasard dans l’histoire. Comparez le mot de Michelet :

« Le respect tue l’histoire. »

2. C'est, comme on sait, la thèse de l'Avenir de l’Intelligence ; elle permet à ses adeptes de dire (Manifeste-du parti de l’Intelligence, Figaro, 19 juillet 1919) qu’ « une des missions les plus évidentes de l'Eglise, au cours des siècles, a été de protéger l’intelligence contre ses propres errements » ; parole irréfutable dès l’instant que les errements de l'in- telligence, c'est tout ce qu’elle articule sans se soucier de l’ordre social (dont l’enseignement de l'Eglise serait la base). Cette conception pratique de l'intelligence conduit à des définitions de ce genre : « La

- vraie logique se définit le concours normal des sentiments, des images

et des signes pour nous inspirer les conceptions qui conviennent à nos besoins moraux, intellectuels et physiques. » (Maurras.) Ici encore on comparera l’enseignement traditionnel des maîtres français : « La logique est l’art de bien conduire sa raison dans la connaissance des choses. » (Logique de Port-Royal.)

La volonté d’estimer l'intelligence selon ses effets pratiques paraît | encore dans cette étonnante formule : « Un esprit critique vaut pur

* Paction qu’il exerce au moyen des clartés qu’il fait. » (Maurras.) Voir

494 . LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

aussi leur dévotion à cette doctrine (Bergson, Sorel) qui veut que la science ait une origine purement utilitaire : le- besoin de l’homme de maîtriser la matière savoir, c’est s'adapter »); leur mépris pour la belle conception grecque qui faisait éclore la science du besoin de jouer, type parfait de l’activité désintéressée. Enfin on les a vus apprendre aux hommes que l’embrassement d’une erreur qui les sert (le « mythe ») est un mouvement qui les honore tandis que l’admission d’une vérité qui leur nuit est chose hon- teuse ; qu’en d’autres termes (Nietzsche, Sorel, Barrès l’ar- ticulent formellement) la sensibilité à la vérité en soi, hors de toute fin pratique, est une forme d’esprit assez mépri- sable ‘, Ici, le clerc moderne s’est montré proprement génial dans la défense du temporel, le temporel n’ayant que faire de la vérité ou, pour parler plus juste, n'ayant pas de pire ennemi. C’est bien le génie de Calliclès dans. toute sa profondeur qui revit chez les grands maîtres de l'âme moderne :.

Enfin les clercs modernes ont prêché à l’homme la reli-

aussi les sévérités de M. Massis (Jugements, 1, 87) pour Renan s’écriant : « C’est l’utile que j’abhorre » ; ailleurs (/d., 107) le même penseur parle d’une liberté spirituelle, « dont le désintéressement r’est qu'um refus des conditions de la vie, de l’action et de la pensée » ! |

1. On ajoute « et antiscientifique », ce qui est irréfutable dès l’ins- tant que scientifique veut dire pratique. « Elever les enfants religieu- sement, dit M. Paul Bourget, c’est les élever scientifiquement » ; parole fort soutenable dès que scientifiquement signifie, comme le veut l’auteur, conformément à l'intérêt national.

2. Les traditionalistes français condamnent surtout la vérité en sos au nom de la vérité « sociale » ; c’est la glorification des préjugés, chose vraiment nouvelle chez des descendants de Montaigne et de Voltaire. On peut dire que jamais, comme chez certains maîtres français con- temporains, on n'avait vu tant de zèle à défendre les intérêts de la société chez ceux qui avaient la charge des intérêts de l'esprit,

La condamnation de l'activité intellectuelle désintéressée est pleine- ment prononcée dans ce commandement de Barrès : « Toutes les. questions doivent être résolues par rapport à la France » ; auquel un penseur allemand répond, en 1920 : « Toutes les conquêtes de Ja cul- ture antique et moderne et de la science, nous les considérons avant tout du côté allemand. » (Cité par Ch. Chabot, Préface de la trad. fr: des

LA TRAHISON DES CLERCS 495

gion du pratique par leur théologie, par l'image qu'ils se sont mis à lui proposer de Dieu. Et d’abord ils ont voulu que Dieu, qui, depuis les stoïciens, était infini, redevint fini, distinct, doué de personnalité, qu'il fût l'affirmation d’une existence physique et non métaphysique ; lanthropomorphisme qui, chez les poètes, depuis Prudence jusqu’à Victor Hugo, vivait mêlé au panthéisme sans guère se soucier de marquer les frontières, Dieu étant personnel ou indéterminé selon la direction de l’émoi et le besoin du lyrisme, s’est dressé chez un Péguy et un Claudel avec la plus violente conscience de soi, la plus nette volonté de se distinguer de son acolyte et de lui signifier son mépris ; en même temps des docteurs politiques se sont élevés contre la religion de l’Infini avec une précision de haine, une science de rabaissement dont l’Église elle-même n'avait pas donné d'exemple et qui, d’ailleurs, consiste expressément à flétrir cette religion parce qu’elle n’est pas. pratique, parce qu’elle dissout les sentiments qui fondent les grandes réalités terrestres : la Cité et l’État ‘. Mais surtout les clercs modernes ont voulu doter Dieu des. attributs qui assurent les avantages pratiques. On peut

dire que, depuis PAncien Testament, Dieu était bien plus.

juste que fort ou que plutôt, selon la pensée de Platon, sa. force n’était qu’une forme de sa justice, sa puissance, diront Malebranche et Spinoza, n'ayant rien de commun avec la. puissance des rois et des fondateurs d’empires. En particu- lier, ce qui était formellement exclu de sa nature, c'était » Ce q S ; le désir de s’accroître, ainsi que les attributs moraux néces- saires À la satisfaction de ce désir : l'énergie, la volonté, la

Discours à la nation allemande.) Pour la religion de l’erreur utile, voir une extraordinaire page du Jardin de Bérénice, citée et commentée par Parodi. (Traditionalisme et Démocratie, p. 135.) ; 1. M. Maurras se sépare ici de son maître de Maistre, lequel parle de « l’océan divin qui accueillera un jour tout et tous dans son sein. » Toutefois l’auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg ajoute bien vite : ° « Je me garde cependant de toucher à la personnalité, sans laquelle l’immortalité n’est rien. » :

496 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

passion de l’effort, l'attrait du triomphe; c'était une conséquence de son état de chose parfaite et infinie, cons- tituant d'emblée toute la réalité possible. Dans la création même, dont l’idée est essentiellement inséparable des idées de puissance et d’accroissement, ces idées avaient été esquivées : le monde était bien moins un effet de la puis- sance de Dieu que de son amour ; il sortait de Dieu comme le rayon sort du soleil sans que Dieu en éprouvât aucune majoration de lui-même aux dépens d’autre chose. Dieu, pour parler selon l’école, était bien moins la cause transcendante du monde que sa cause immanente :. Au contraire, pour les docteurs modernes (Hegel, Schelling, Bergson), Dieu est essentiellement une chose qui s’accroît; sa loi est « incessant changement », « incessante nou- veauté », « incessante création » ; son principe est essen- tiellement un principe d’accroissement : Volonté, Tension, Poussée vitale ; s’il est Intelligence, comme chez Hegel, il est une intelligence qui « se développe », qui « se réa- lise » de plus en plus: ; l’Être posé d'emblée dans toute sa perfection et ne connaissant pas la conquête est un objet de mépris ; il représente (Bergson) « une éternité de mort ». Aussi bien les fidèles de la création initiale et : unique s'appliquent aujourd’hui à présenter cet acte dans tout son caractère pratique : l’Église a condamné avec une netteté inconnue jusqu’à ce jour toute doctrine d'imma- nence > et prêche en toute rigueur la transcendance ; Dieu,

1. Sur la présence de l’immanentisme chez presque tous les doc- teurs chrétiens jusqu’à nos jours, voir Renouvier : L'idée de Dieu, (Annee philosophique, 1897) et aussi l’Essai d'une classification des doc- trines, ch. 1v : La création : l’évolution.

2. Pour Hegel, Dieu s’accroît constamment aux dépens de son contraire ; son activité est essentiellement celle de la guerre et de la victoire.

3. Comparez, par exemple, la condamnation de Rosmini avec celle

. de maître Eckart, des propositions comme celles-ci : « Nulla in Deo

distinctio esse aut intelligi potest », « Omnes creaturæ sunt purum mihil » ne sont pas tenues pour hérétiques, mais seulement) pour « mal sonnantes, téméraires et suspectes d’hérésie, »

| LA TRAHISON DES CLERCS 497

en créant le monde, n’assiste plus à un épanchement néces-

| saire de sa nature ; il voit se dresser, par sa puissance | aucuns, pour atténuer l'arbitraire, disent par sa bien- | veillance), une chose nettement distincte de lui et sur laquelle il met la main ; son acte, quoi qu’on puisse dire, est le modèle parfait de l'accroissement temporel. Comme l’ancien prophète d'Israël, le clerc moderne enseigne aux hommes : « Déployez votre zèle pour l'Éternel, dieu des armées. »

Telle est depuis un demi-siècle l'attitude de ces hommes dont la fonction était de contrarier le réalisme des peuples

et qui, de tout leur pouvoir et en pleine décision, ont

travaillé à l’exciter ; attitude que j'ose appeler pour cette raison la #rahison des clercs. Si j'en cherche les causes, j’en aperçois de profondes et qui m’interdisent de voir dans ce mouvement une mode, à laquelle pourrait succéder demain le mouvement contraire.

suivre) JULIEN BENDA

32

LES HOMMES DE LA ROUTE :

U

La route finie, Audibert et Combes devinrent véri- tablement des citadins. Jusqu'à cette époque, retenus, loin de chez eux des semaines entières, maugeant en plein air, couchant sur la dure des. refuges et des cantonnements d'ouvriers, ils étaient restés des. hommes. de la montagne. Mais alors, ils commencèrent à vivre de la vie régulière des petites gens. de la ville.

Ils prenaient bien encore, la plupart du temps, leur repas de midi à pied d'œuvre, dans le chantier ils travaillaient, mais ils rentraient chez eux chaque soir et finissaient en famille toutes leurs journées.

Cependant ils vivaient toujours de ces travaux agrestes, plus libres que le travail de la terre lui-même, et qui mettent en œuvre les roches et les eaux. Journaliers, hommes de peine, tâcherons passés maîtres par expé- rience, ils étaient embauchés quelquefois pour une journée ou même pour quelques heures, mais jamais ne man- quaient d'ouvrage. Ils changeaient ainsi de métier plu- sieurs fois par semaine : tour à tour maçons, büûcherons, puisatiers, ils participaient à toutes les entreprises de la vallée, à tous les travaux qui modifiaient la nature et la soumettaient aux besoins des hommes.

Qu'un propriétaire eût besoin de construire, contre la rivière, un bélier pour faire monter les eaux jusqu'aux plus hautes de ses petites prairies, en pentes raides sur la

1. Voir la Nouvelle Revue Française du 1er septembre 1927.

LES HOMMES DE LA ROUTE 499

première lèvre de la vallée, qu'un autre voulût faire place nette, pour les troupeaux, à travers des fourrés de ronces et d’arbustes entremêlés, qu’une voûte de citerne ou de cave menaçât ruine, qu'un mur qu'une digue semblât prêt à céder sous la poussée des charpentes ou des eaux, on faisait venir aussitôt Audibert ou Combes. :

Si lon appelait Combes le premier, il examinait Er

tâche, l’évaluait, faisait « mon » de la tête comme tous les hommes qui jugent d’une matière qu’ils connaissent trop bien, puis il disait :

« Nous allons en parler avec bia »

Audibert agissait de même, mais, plus jeune, habitué à

faire siens les jugements de Combes, il disait simplement :

« Combes verra ça mieux que moi... À nous deux, nous emaurons vite fait. »

Ainsi, pour tous les travaux de quelque importance, les deux hommes se trouvaient associés, pensant et projetant lun pour lautre, exécutant ensemble. Petites bêtes captives et obstinées, arc-boutées dans le courant de la rivière, les béliers d'arrosage poussaient l’eau docile à travers des tuyauteries noires, vers les systèmes de canaux qui, de pente en pente, la ramenaient à la rivière. Un cintre de briques, un linteau sans faille épaulaient les voûtes branlantes et toujours remuant des pierres, arran- geant des murs, guidant le cours des eaux, Audibert et Combes poursuivaient leur labeur commun, et chantaient comme au temps de Saint-André au col de la Broue, ils avançaient avec la route, hommes conquérants.

Mais, suivant les saisons et quand chômaient ces gros ouvrages, ils prétaient aussi la main aux travaux dela campagne. Vers l'aval de Ia vallée, dans les petites pro- priétés entourées de hautes murailles en pierres sèches, ils allaient cueillir les olives ou faire les vendanges, ou bien,

reprenant le chemin des hautes pentes, ils passaient leurs -

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journées d'automne, au milieu des feuilles mortes et des "

schistes, à ramasser Les châtaignes.

‘S00 é LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Souvent aussi, en rentrant le soir de la filature, leur femme leur disait : TR

« Le Directeur te demande. »

Et le lendemain, pour toute une semaine et quel- quefois plus, Audibert et Combes se trouvaient « jar- diniers des prés de Molières. »

Dans le parc et le verger, taillant et sarclant, semant ou faisant la récolte, ils étaient heureux, maîtres d’une terre riche et entretenue depuis des siècles, discutant avec le Directeur sans cesser de travailler et, toujours, remuant des pierres, arrangeant des murs, guidant le cours des eaux.

Bornés par la rivière et le mur cyclopéen de la vieille route, longs de plusieurs kilomètres, les « près de Molières » n'étaient pas seulement une immense prairie, mais une immense prairie interrompue par des jardins et des vergers, une immense prairie mystérieuse.

De l’est à l’ouest, en remontant la rivière, après avoir dépassé la filature, on rencontrait la maison du Directeur, un grand verger, un pavillon au bord de l’eau recouvert de tuiles vertes, une vigne close comme un cimetière, un moulin sous lequel bouillonnait un gouffre et enfin un jardin de grands arbres qui mettaient comme autant de secrètes présences au milieu de ce déroulement d’herbes vives et de branches entrelacées, d’un pommier à l’autre, et ployant de fruits.

Au fond du premier verger, après des poiriers d’hiver à l'écorce noire, il y avait, immense et silencieuse, une vieille serre, quart de cercle de vitres arc-bouté contre une haute muraille blanche. Des orangers et des citronniers, plantés dans de beaux vases d’Anduze émaillés en vert de gouffre, en encombraient la partie la plus haute et lançaient de tous côtés, comme des traits aromatiques, leurs belles feuilles rapides. Sous le quart de cercle, contre les grandes

*witres, un terre-plein courait à hauteur de la main, chargé de fleurs rares, et, devant lui, une rigole d’eau tiède

LES HOMMES DE LA ROUTE SOI

amenée par une tuyauterie primitive des chaudières de la filature, élevait de temps en temps comme une petite buée tropicale qui retombait en gouttelettes fraîches des plus hautes vitres.

Combes aimait à venir travailler dans ‘a serre. Un peu lourd, mais habile, il soignait les fleurs délicates, les croisait, combinait les espèces, cherchait la plus belle couleur ou la plus tendre. Il s’ingéniait à compliquer le système des rigoles, à créer, le long du terre-plein, des climats différents et de savantes zones plus humides et plus chaudes, et surtout il modifiait constamment lor- donnance de la forêt jaillie des vases.

À certains jours, il imaginait d’en faire une allée cou- verte avec les feuillages entremêlés, et, d’autres fois, il alternait des bosquets sombres et de beaux espaces libres. Il s’émerveillait naïvement de la correspondance des ramures vivantes et des guirlandes d’argile émaillée affron- tées aux flancs des vases, et, dans son esprit simple, la recherche d’une belle ordonnance prenait chaque fois une valeur définitive, comme miraculeuse.

Il n’était pas le seul du reste à passionner pour ces menus travaux. Le Directeur et toute sa famille en faisaient un de leurs divertissements aux fins des belles après-midi, et si Combes, en passant devant le perron se tenaient ces dames, avait annoncé quelque modi- fication, tous les gens du château, sur les cinq heures, venaient lui rendre visite : le Directeur, sa femme, sa mère, et presque toujours des parents ou des amis de passage. :

Appuyée au bras de sa bru, la mère du Directeur entrait en maîtresse. Petite vieille rose, le bras haut sur une canne et si soudaine dans ses réflexions* que Combes restait souvent sans trouver mot à répondre et riant quand même...

« Mais, mon brave Combes, elles vont périr », disait- elle, pointant sa canne vers quelques plantes entremêlées par des combinaisons hardies.

$se2 À LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Que de non, que de non » répondait Combes, puis, soucieux, « on remettra tout en l’état, c’est pour l'œil, c’est pour une heure. »

Mais quelquefois Combes par quelque réussite, une heureuse floraiscx, un dispositif magnifique, une déco- ration inattendue, obtenait de petits triomphes :

« Voyez donc cette orangerie, si c’est dix-huitième et au goût des toiles de Jouy ! » disait Madame Cavérac à ses hôtes.

Le Directeur, homme mince, sobre de paroles, issu de cette race de montagnards et qui ne pensait que par les traditions de sa vallée et de sa famille, maîtresse de cette vallée depuis des siècles, huguenot de Gouvernement, riche et ferme à son rang dans la hiérarchie, sans morgue, telle était son assurance —, jouissait silencieusement de ce petit faste. Il penchait vers les fleurs son visage qui m'était qu'un profil énergique, comme, chez d’autres, il n’est qu’un masque puissant. : Sa femme, qui participait presque aux travaux de Combes, suivant les semis et les repiquages, le poussait à témoigner de son contentement, et d’une phrase, d’un geste, donnant une valeur évidente à chaque détail, lobli- geait à dire :

«C'est bien, Combes... du travail de maître. Tu devrais te faire jardinier. » à

C'était bien le secret désir de Combes, et surtout celui _ de sa femme.

Il y avait eu, jusqu’à ces dernières années, un jardinier en titre au domaine des prés de Molières. Ce vieux Rayan, | dévot un peu sournois, figure maigre à corps de colosse, était mort sous un pommier, en se réveillant d’une sieste, dans la soixante-quinzième année d’une vie de solitaire, : juste au moment l’on achevait la route. Le Directeur ne l'avait pas remplacé : Audibert et Combes, pris de

temps en temps à la journée, suffisaient aux travaux des jardins. ; |

LES HOMMES DE LA ROUTE MAR $03

A vrai dire, en les embauchant tous es deux, le

| Directeur'avait voulu les mettre à l'épreuve afin pou:

voir choisit le meilleur, mais les deux hommes, ardents à

l'ouvrage et Ætroïtemènt unis, rendaient sa décision de jour en jour plus difficile.

Si Combes était maître dans la sérte, Audibert dirigeait la basse-cour, soighäait les lapins et les poules et avait, lui aussi, sès triomphes, après uhe belle portée, devant une fithée remuante et de couleurs aussi Fais qué celles des fleurs de la serre.

Les deux hommes du reste, par loyauté et goût de la justice, s’interdisaient toute concurrence, et ne seraient jamais allés l’un sans l’autté travailler aux prés de Molières. Le matin, même, dans l’aube blanche, coupée de brumes, ils s’attendaient devant la petite potte du domaine, et là, sans témoins, ils entraient ensémblé, presque de front, et comme d’après ün cérémonial méticuleux, imaginé pour manifestét leurs droits égaux. à

Mais les fémimées, cellé de Combes surtout, convoi- taient la placé, imaginaient des manœuvres, et, dans de longs monologues du fond de la gorge, se créaient dès droits, s’accordaiént uné priorité. Puis, de temips én temps, malgré mauvaise humeur de leurs maris, les silences sous droit regard, les gestes brusqties, elles chérchaient à les convaincre, à les décider à « démmandér la place ».

Anna, sans regarder Cornbés qui ne quittait pas des

yeux, lui imimobile, élle affairéé, remuant les plats sur la érédence, soüflant la braise de son potager, répétait :

« Une si bonne placé et pour toute la vie. Ca vau- drait mieux que de courir le travail. A toi sèul, y $agrie- tais plus que noùs deux rétinis maintenant et, s’ilté venait .üné maladie, Monsiéut te payefait quand mêmeé. »

Tous les désirs de sécurité, de petite disance sans trouble

qui faisaient le tourtment et l’éspoir de sx vie, ellèles

imaginait comblés par cette place. Seule devant Cotibes, elle retrouvait sans cessé cetté même pensée, ét jusqu'au

S04 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

milieu de la nuit, quand, étendue auprès de lui qui dor- mait, leurs corps cassés de-labèur ou d’étreintes, elle regar- dait, immobile, et droit dans l'ombre en se torturant à songer à l'avenir. Et le matin quand, le sac à l'épaule, Combes se préparait à partir, elle reprenait :

« Une si bonne place. »

Mais Combes, brusquement, la faisait taire :

« Et Audibert ?.. Et puis, Monsieur n’a besoin de personne. Tu me laisseras tranquille, à la fin des fins, avec cette place ! »

Au milieu de ce premier hiver, après l’achèvement de la route, Combes eut un fils.

Anna, toujours âpre au gain et soucieuse de ne rien retrancher à ses économies, voulut travailler jusqu'aux derniers jours de sa grossesse, qui fut pénible. Lourde et lente, stupéfñée de vertiges, les jambes enflées, elle se traînait à la filature où, heureusement, elle restait assise, parlant sans cesse des jours de travail qu’elle allait avoir à perdre.

Quand les Dames des prés de Molières la rencontraient, aux heures de sortie, devant la longue grille aux pilastres surmontés de boules, Madame Cavérac mère lui disait, d’un ton sec mais affectueux :

Il faut vous reposer, ma fille.

Ah, Madame, répondait Anna, un peu pleurarde, nous autres, on n’a pas le droit de ne rien faire. Si Combes venait à manquer d'ouvrage, avec quoi marcherait la marmite ? »

À la filature, on ne payaïit pas alors les temps de maladie : ni pensions, ni retraites. Seul, le travail donnait droit au salaire et les plus vieux serviteurs ne songeaient pas à trouver injuste d'en être privés, quand il leur fallait, après cinquante années, quitter le banc de cardeur ou le poste devant les bobines et les dévidoirs. Le produit des petites

propriétés, l’usage parcimonieux des économies, le soutien accordé par les enfants, constituaient leur unique retraite. Les serviteurs attachés à la personne valet de chambre, cocher, jardinier de la maison étaient alors les seuls à conserver leurs gages jusqu’à la mort, malgré la maladie et la vieillesse.

Cependant, le Directeur, par conscience de son rang plu- tôt que par bonté naturelle, accordait de petites indemni- tés aux malades, faisait des cadeaux aux vieillards.

À plusieurs reprises, passant par les ateliers embués s’étouffaient les chants des fileuses, il vint proposer 2 Annz de lui laisser prendre quelque repos. Mais Anna, sans abandonner les brins de bruyères dont elle flagellait les cocons, les mains enveloppées par le dévidement doré des fils de soie, et suppliante :

« Mais je fais mon ouvrage comme une autre. Bien assise, je peux travailler, ça ne me gêne pas. Ayez la bonté de me laisser encore ; vous ne voulez pas risquer de nous rendre malheureux. »

Haussant un peu les épaules, à demi vaincu par cette supplique, le Directeur s’éloignaït alors, parce que sa con- versation avec Anna intéressant tout l'atelier, les fileuses cessaient leurs chants et que le silence, dans cette longue salle vitrée, avait quelque chose d’inaccoutumé et de génant.

Il achevaïit à peine de fermer la porte que Les chants reprenaient, mélancoliques, avec un faux maintien d’inutilité et d’indifférence, mais si profonds, si tenaces ! Seuls liens de ces femmes avec le monde réel, seule chance pour elles de garder, dans la torpeur grandissante des mêmes gestes, le souvenir des choses diverses et chères : la maison, le foyer, les fêtes, la rivière et les noblesses fugitives de l'amour.

Si, traversant le jardin, le Directeur rencontrait alors

Combes, il lui disait brusquement : « Il faut faire reposer ta femme, mon garçon. Je ne peux pas l’y obliger, puisqu'elle fait bien son travail, mais, pour

| LES HOMMES DE LA ROUTE ; 595.

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506 LA NOUVELLE RÉVUE FRANÇAISE

Dieu, si tu es maitre chez toi, fais-lui prendre un peu de repos. RAT ES

Elle a sa tête, Monsieur, elle a sa tête. »

Bien souvent le soir, après le repas, on parlait des Combes au château des prés de Molières.

« Elle est courageuse, cette fille, disait [a jeune femme.

Un peu trop », répondait sa belle-mère.

Mais la conversation déviait aussitôt et personne n’osait proposer la solution à laquelle tous avaient pensé du pre- mier jour. La famille Cavérac était alors prisonnière d’un petit problème de préséance qui, bien souvent, lui rendait difficile l'acte le plus simple. Le Directeur, sur qui reposait tous les soucis de l’usine, n’osait rien proposer, dans les menus détails de la maison, sans connaître auparavant la volonté de sa mère, et sa mère conservant extérieurement ses anciens airs de maîtresse absolue, ne voulait rien faire contre les désirs de son fils.

Pourtant un soir, au moment de monter dans sa cham- bre, elle lui dit comme par hasard :

« Si tu prenais Combes pour le jardin, sa femme con- sentirait peut-être à se reposer un peu. Ces gens-là seraient tranquilles et Combes ferait bien l'affaire.

C’est à voir. Mais Audibert ? _— Vois toi-même, et décide. » é

Le lendemain le Directeur arrêta les deux hommes dans le jardin. Ils portaient, sur une espèce de brancard, une! litière fraîche aux écuries. Au geste d’appel de Monsieur Cavérac, ils déposèrent leur charge sur le sol, avec des _ mouvements rythmés, puis les bras ballants, le corps pen-

- ché en avant, ils se rangèrent devant lui. *

« Tu vas avoir de nouvelles charges, Combes, et il faut que ta femme se repose. Si tu veux accepter la place de Rayan, je te la donne... Audibert viendra t’aidér de temps en temps. Nous ne manquérons pas d'ouvrage à lui donner.

n rt

| LES HOMMES DE LA ROUTE 507 Mais il est nécessaire que vous soyez complètement tran- quilles, toi et ta femme.

C’est justice », répondit Audibert.

* * *

L'enfant naquit le premier jour de mars. Depuis vingt jours, pour plaire à ces dames, Anna vivait sans rien faire. Tout d’abord elle sut se réjouir de son repos, telle était sa joie de sentir Combes « dans une bonne place ». Mais, bien vite, dans cette demi-oisiveté que rompaient seuls les tra- vaux du ménage, elle se reprit à regretter son travail et le gain de ses journées.

Pendant la dernière semaine de février qui fut glaciale et fouettée de vent, elle se tortura d'inquiétude. Elle s’exas- pérait de se sentir incapable de travailler et, jetée sur son lit par un harassement de tout son être, elle révoltait de son repos.

-Sa mère qui habitait avec ses deux fils une ferme solitaire, en plein désert de granits et de sources, par delà le vallon du Bout-de-Côte, descendit à la ville, le dernier dimanche de février, par un temps de glace et de neige fine, et s'installa à la rue Haute du Pont.

L'enfant naquit dans un silence affairé, presque sans un - cri de la mère. Ce jour-là, le temps glacé faisait un grand calme autour de la maison. Une lumière hostile, coupante, durement posée sur tous les contours, plaquait le paysage contre la fenêtre, comme un plan gris et sans profondeur. Malgré le feu, un vent de neige traversait la pièce et l’on aurait cru que la lumière glaçait toutes choses.

L'enfant pleura plusieurs jours, presque sans arrêt, comme insensible à toute fatigue. Puis une toux sèche coupa ses pleurs, les tordit et la grand’mère, entre le lit de sa fille et le berceau :

« Pauvres de nous, la maladie le prend bien jeune. » La chambre s’emplit d’une odeur de tisane et de prairie

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508 ; LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

sèche. Une fadeur de camomille et de bourrache y prenait aux poumons, comme un-goût.de maladie sans défense et de fièvre abandonnée à‘elle-même. Pour ajouter à cette tor- peur, aux deux fenêtres, la grand’mère fit glisser les rideaux de filoselle jaune et les heures tombèrent toutes dans la même attente silencieuse.

Le mardi soir, l'enfant qui semblait plus calme eut de brusques étouffements et un bruit singulier au fond de la gorge. Sur son petit front, exagérément bombé sur la taie blanche, une tache s’étendit et ses deux petites mains, crispées en nœuds, sans cesse ramenées à hauteur des épau- les, prirent une teinte rouge sombre, comme des grappes jetées hors du pressoir, sèches et brunes.

« Pauvres de nous, disait la grand’mère, sil passe la nuit, nous le verrons peut-être guérir. »

Quand, après douze longues heures de petite agitation silencieuse ou de conversations étouffées dans l’immobilité, oblique et sans force, l’aube eut fini d’emplir la chambre, un silence sans mouvement s’étendit. À part les mains de la grand’mère, qui, dans l’armoire, choïisissait des linges blancs et de petits bonnets de dentelle, rien ne bougeait. Et cependant, dans son berceau, par instant, l'enfant sem- blait tourner la tête, entr'ouvrir la main, mais, hiératique, conservait toujours la même pose.

_ Anna, silencieuse, pleurait. - À sept heures, Combes descendit et revint avec le menui- sier de la Rue Haute.

L'homme, un colosse à poils rares, enleva sa casquette, sortit un centimètre pliant de sa poche, et, retenant son souffle qui lui gonflait les joues d’une façon grotesque, mesura le petit corps. Puis, il remit sa casquette, regarda la femme de Combes, fit « oui » de la tête et dit :

« Cest des trop petites mesures. »

Il sortit comme Elise arrivait avec des voisines. Les femmes s’installèrent à côté de la chambre, dans la grande cuisine, et pendant deux jours et deux nuits, elles.se re-

LES HOMMES DE LA ROUTE 509

* Jayèrent, ne quittant pas la maison, bavardant à demi-voix et buvant du café noir.

Dans Paprès-midi, le Directeur et sa mère vinrent faire une courte visite et se rencontrèrent avec le pasteur An- deau. |

Le pasteur, âme sotte, cœur orgueilleux, se trouvait gèné d’être chez des paroissiens aussi peu pratiquants que les Combes. Tête grise et frisée par la quarantaine avec un soin trop minutieux, à petites boucles droites et serrées, assez noble d’allure et de port, mais non sans afféterie, toujours vêtu de gris sombre à reflets d'argent, avec élé- gance et sévérité, il n’était du reste jamais à son aise chez les gens du peuple. Hanté par le goût du monde et des relations, il lui fallait pouvoir se présenter chez les gens simples avec une hauteur bienveillante, une supériorité débonnaire, que rendaient seules possibles les ferveurs excessives et les anéantissements presque complets de la volonté dans le désir de croire. Devant un homme calme, maître de lui-même, comme l’était Combes, et qu’il aurait fallu toucher et conquérir de plain-pied, à âmes égales, il ne se sentait, avec une certaine gêne, que le désir de se Jibérer au plus vite des servitudes de son ministère.

Mal assuré déjà depuis de longues minutes, à. côté du petit mort, devant la famille silencieuse, il fut heureux de voir arriver les Cavérac, et, pendant toute sa visite, il parla presque uniquement pour eux: En partant, il dità Anna :

« Cette épreuve est peut-être faite pour vous rapprocher de Dieu!

« On n’est pas sans religion, Monsieur le Pasteur », répondit la grand’mère, tandis que le silence de Combes et d'Anna rendait toute sa dignité à leur douleur com- mune.

Ce soir-là, pour la première fois, il y eut des fleurs dans leur chambre, des fleurs de la serre, cueïllies par la femme du Directeur et rapportées par Audibert dans un grand

NE TENTE

sIo \ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

papier glacé. Pendant deux jours, Combes ne sortit pas de cette pièce obscure, tournant sur lui-même et se parlant à demi-voix.

Quand on ferma la petite bière, le soir du second jour, Anna poussa quelques cris, bête furieuse et angoissée, puis, brusquement calmée, assise sur son lit et prenant la main d’Elise qui se trouvait :

« Tant de dépenses pour le voir mourir », lui dit-elle.

Après ce deuil, la vie continua, à peine plus triste. Anna restait comme mutilée, et Combes, soucieux peut- être pour la première fois de sa vie, semblait attendre obs- curément quelque chose. Mais, sous cette tristesse et plus forte qu’elle, s’agitaient toujours en eux les mêmes pen- sées. Anna retrouvait son inquiétude, son anxiété de l’ave- _ nir et Combes sa sérénité.

Pendant les mauvaises saisons, hiver, printemps de neige, automne de vent, ils se levaient tous deux bien _ avant l’aube. Au bout de leur grande chambre, les vitres seules brillaient de leur clarté propre, luisante et raide, mais derrière elles l'obscurité se prolongeait et, par-dessus le jardin, la rivière, le déroulement architectural de la

vallée donnait une impression de profondeur triste et

glacée.

En été seulement, les premières lueurs du jour se glis- saient dans la chambre, par-dessus la brume accroupie sur la rivière, au ras des plus hautes cimes des arbres.

Anna faisait réchauffer sur la charbonnie une petite . marmite de soupe. Des bouts de papier dans les cheveux, le jupon traïnant, le corsage entrouvert, elle allait, à la fois ménagère disgracieuse et belle fille.

La soupe tiède, ils mangeaient sans hâte, le plus souvent

debout devant la table. Après sa dernière bouchée, Combes

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LES HOMMES DE LA ROUTE ; 21 PR _ buvait un verre de piquette rosée, trempée de pain, puis # il prenait son sac de cuir et s’en allait. FA Par le sous-quai glissant au long duquel un système Fe d'écluses faisait monter et descendre comme un jeu de 4 marées, il gagnait directement les prés de Molières. A «529 côté du pavillon du bord de l’eau, il poussait la porte basse 2 devant laquelle, jadis, il attendait Audibert, et, à travers 100 les herbes mouillées, sous l'ombre humide des pammiers, il remontait vers le jardin. RO Il sortait ses outils et tirait les écluses du potager, tan- de dis que naïssait le jour. En amont, la rivière sautait la + 140 grande chaussée dans un tumulte d’écume et sa clarté, “4 blanche, éblouissante, s’équilibrait avec celle de laurore P)

qui s’écroulait aussi, vers l'aval, dans une cascade de PA nuages. À six heures, la sirène de la filature, conque x sourde et malhabile à jouer avec l'écho, jetait trois clameurs dans l’espace. La ville s’éveillait, le soleil prenait de la ss hauteur et s'élevait au-dessus des murs des jardins et Combes, plié en deux, dans tous les potagers, coupait les eaux claires avec les écluses.

Le jour passait, séchant les prairies et les entrelacs de feuilles.

Audibert venait encore travailler de temps en temps aux prés de Molières, mais la présence continuelle de Combes rendait chaque jour son aide moins nécessaire. Combes en souffrait et s’ingéniait à découvrir des travaux supplémen- taires, mais Audibert qui sentait que lon s’efforçait de lui faire place, s’en trouvait gêné et cherchait du travail un peu partout, heureux quand il pouvait répondre aux demandes de M, Cavérac :

« Ah hon, Monsieur, pas demain, ni lundi. Je dois aller au Rey pour tailler les grands platanes de l'allée. » :s Ce n’était pas le dépit qui le poussait à chercher d'autres : occupations, mais le sentiment de la nécessité, l'habitude de se soumettre aux forces naturelles. Son amitié pour

As sommation A Ar "ut

$12 ù LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Combes n’en était pas atteinte et toutes ces petites difficul- tés n’auraient jamais pu les -âcculer à une dispute.

Mais les femmes ne savaient pas résister aux événements qui les opposaient. Elles cédaient à la moindre désillusion et, tout de suite, se sentaient ennemies. Au début, malgré la secrète jalousie d’Elise, leurs rapports étaient restés les mêmes. La naissance de l'enfant, sa maladie et sa mort même avaient semblé justifier la chance des Combes. Les heures tragiques déroulées autour du petit mort avaient été pour elles un lien puissant. Mais, au bout de quelques mois, ce deuil presque oublié, le spectacle de la tran- quillité des Combes exaspérant Elise, fit éclater cette jalousie.

Anna n'avait pas repris son travail à la filature et, tout le long du jour, s’occupait de son ménage.

« Elle ne va pas me mépriser pourtant, parce qu'elle vit sans rien faire ? » disait Elise.

Elle était humiliée chaque jour par son travail de fileuse, et la crainte d’être méprisée par Anna ajoutait à cette humiliation. Aussi, souvent, le soir, au retour de l’usine, quand elle rencontrait Anna qui descendait chercher de l’eau, une colère sourde s’emparait d’elle et tous ses gestes la manifestaient. De ces gestes d’impatience ou d’hostilité, mal contenus, à peine désavoués par quelques paroles, des malentendus naissaient qui désespéraient les deux femmes. Cependant, ni l’une ni l’autre n’aurait voulu faire un mou- vement pour les dissiper et chacune, raidie, se lamentait sur la dureté de cœur de son amie. ï

La certitude d’avoir raison, la volonté de ne manifester aucune faiblesse, les rendaient de plus en plus ennemies. Déjà, elles s'étaient rencontrées dans le petit escalier du glacis, au bas du pont, et la tête droite, s'étaient croisées sans dire un mot. Un autre jour, chez l’épicière, elles avaient attendu cinq minutes, l’une à côté de l’autre, les lèvres serrées et blêmes..….

Mais comme un hasard avait suffi à les séparer, un

21,01 4h Rs à

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LES HOMMES DE LA ROUTE 513

hasard renoua leur amitié. Leur brouille fut si rapide et ! surtout elles se l’avouèrent si peu ‘qu’elles en perdirent | même le souvenir. Elles ne pensèrent jamais plus à ces quelques semaines, pendant lesquelles elles s’étaient détes- tées. .* À cette époque, la filature venait d’être encore agrandie.

Le Directeur avait fait construire de nouveaux bâtiments.

rectangulaires, aux toits vitrés, à côté des hautes bâtisses qui dataient du début du second Empire et sous lesquelles s’étendait le petit atelier primitif en briques sombres.

Pour surveiller ces grands entrepôts, il fallut un gardien et, sur le conseil de M"° Cavérac mère, on proposa la place à Audibert. Sans avoir rien demandé, ni désiré, en quelques heures, Audibert devint le maître de ces maga- sins et régla, pendant la journée, le va-et-vient des camions et la sortie des marchandises. De temps en temps, au

_ milieu de la nuit, il eut à faire des rondes, à cause des dangers d'incendie et aussi, aimait-il à dire « pour les voleurs ». Il avait reçu de M. Cavérac un revolver à six coups, et pendant des années, ces rondes nocturnes mirent un décor tragique dans son existence. L’heure et la solitude des abords en pierres blanches, la résonnance des longues salles, lui faisaient croire à l’existence dun danger. Ce n’était pas que, même dans les nuits de neige ou de vent, dans ce paysage mort et vaste, il éprouvât quelque sentiment de peur mais sans doute avait-il plai- sir à donner ainsi plus d'importance à sa fonction. La main

sur la lourde crosse noire, il avançait d’un pas égal, sans

crainte, mais avec la certitude de s’opposer à une puissance malfaisante.

De ces occupations et des sentiments qu’elles éveillaient en lui, Audibert tirait un orgueil naïf, mais Elise, plus que lui, en éprouvait un orgueil violent qui, pendant quelques mois, lui fit toucher, comme sensuellement, le bonheur. TE

Dès que son mari fut en place, elle quitta la filature et,

33

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$t4 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

du mème coup, son amitié pour Anna se réveilla. Elles

recommencèrent à se voir, à passer ensemble les fins !

d'après-midi, à faire des achats en commun.

Quelques mois après ces événements, Elise eut un fils et cette naissance confirma les deux femmes dans leur amitié.

Presque tous les dimanches, Combes se levait dans la nuit noire et partait bien avant l’aube, comme au temps il travaillait à la route.

Le bruit de la grande chaussée l’accompagnait jusqu'au sommet des raccourcis de la Côte d’Aulas, et 1à, après avoir traversé un plan de jeunes châtaigniers, en abordant les grandes pentes, il entrait dans le silence de la mon- tagne. Il laissait au-dessous de lui la nouvelle route, suivait l’arrête à cheval sur les deux vallées, et, après deux heures de marche, comme le jour glissait des crêtes vers les fonds, il arrivait à hauteur de son domaine : un mur de pierres plates, deux noyers encadrant une porte basse et, derrière, dans une terre sèche et craquante, sable et silex, une vigne, des rangées de petites souches noires, comme nerveuse et joyeusement vivantes.

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. Au milieu de sa vigne, Combes s’arrêtait. Au-dessous de

Vois sut la gauche dévalaient des prairies, emportées vers

“les précipices par les eaux d’une source qui jaillissait dela

roche et tombait dans un tronc d'arbre creusé, contre lequel s’agitaient des herbes folles. L’eau blanche s’échap- pait du tronc d’arbre en cascades intermittentes et glissait avec violence au long de la montagne.

Au-dessus de la vigne, derrière une croupe boisée, dans le col vert, on apercevait la bergerie, vaste et trapue, avec ses fenêtres closes, sa porte butée par une lourde pierre. À

tous les coins de l'horizon on voyait d’autres bergeries,

LES HOMMES DE LA ROUTE sis

» désertes aussi, barricadées, ou bien ouvertes à tous les vents, Sans vitres ni portes... Derrière la croupe boi- . sée, à une demi-heure de marche, on apercevait le Crestat, une longue bâtisse à deux étages, avec un immense escalier extérieur monté sur des arches et déjà croulant. Au fond du vallon, Villemejane, Pigouse, Puech Arnal, s’espaçaient

aussi dans la solitude.

Mais ce n'était pas vers ces bergeries que se retournait Combes. Les mains sur les yeux, il regardait au contraire les maisons habitées, et, pendant de longues minutes, observait le va-et-vient des gens et des bêtes, essayait de

- mettre un nom sur chaque personne, dénombrait les trou-

peaux. Le Mas Randon l’arrêtait longtemps. Là, il y avait

des cultures, des récoltes à évaluer : du seigle, du sarrazin, quelques luzernes. Dimanche après dimanche, Combes les

_ parcourait de l'œil, comme s'il en eût été maître. Il pen-

sait : « Les céréales ne viennent pas, il fait trop humide,

mais la luzerne donnera de beaux regains ». Ou bien au contraire : « Quelle sécheresse, il n’y a déjà plus un mor- ceau d'herbe, maïs les récoltes sont prêtes. »

Quand il avait fini son tour d’horizon, chaque fois il naussaît les épaules et se remettait en marche. En quel- ques enjambées, il arrivait devant sa maison. Avec une brusque joie, il poussait la lourde pierre, ouvrait la porte, traversait les pièces en courant et précipitait les contrevents contre les murailles... À rayons droits, trouant la pous- _ sière, la lumière emplissait les salles vides.

Combes suspendait son sac de cuir à côté de la chemi- née, préparait le feu, accrochaït à la crémaillère une mar- mite de soupe froide, puis, quand il ne restait plus qu’à battre le briquet, il prenait les outils qu'il laissait dans le placard de la grande salle, et redescendait vers sa vigne ou _ vers son jardin.

_ Il travaillait sans arrêt, jusqu’au milieu du jour. Quand

pour une minute, les ombres ne bougeaient plus, écrasées

sous Îles vignes et les hêtres, ensevelies sous les roches,

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516 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

enveloppées de partout par la lumière verticale, il remon- tait à la bergerie, allumait le feu et préparait son repas.

Il assaisonnait longuement une salade verte, cueillie au pied des murs humides de son jardin, puis il coupait sur elle une tomate blette et, avec une cuiller d’étain, battait soigneusement l’huile et le vinaigre.

Il n'y avait plus, dans la grande salle, qu’une table et que deux escabeaux. Combes prenait place et, devant létroite fenêtre, mangeait lentement avec une sorte de solennité qui tenait au silence et à la solitude.

Après son repas, il venait s’allonger au soleil, sur la terrasse et regardait le Monde.

Pendant ces longues minutes de contemplation, il vivait de la plénitude et du contentement de son cœur. Immobile et les yeux fixés sur les lignes immobiles de l’horizon, il per- dait conscience de lui-même et souvent, après un long espace de temps, secouant cette torpeur du corps et de l'esprit :

« Je croyais être mort, » disait-il à voix haute en se levant.

« Je croyais être mort, » répétait-il. Et il ne trouvait dans cette sensation ni amertume, ni inquiétude, mais une correspondance secrète à la sérénité de son âme.

Dans après-midi, il reprenaïit son travail, ramassait du bois mort, et, suivant la saison, cherchait des champignons ou des baies sauvages ; sur le soir, chargé de bois, de légumes, de cèpes et de fruits aigres, il redescendait à Saint-André.

Parfois parti dès l'aube, malgré les bourrasques, il trou- vait le mauvais temps au Bout-de-Côte. La pluie menaçait et, par moments, se collait aux herbes rases tandis que les averses faisaient un bruit de vent contre les vitres de la bergerie. De bonne heure, le brouillard filait à ras du col et, désemparé, flottait sur les grandes pentes. Ces jours-là, Combes allait et venait dans une sorte de fièvre salubre, encapuchonné dans un sac, les joues ruisselantes. La nuit

mise à

DA lo, | LES HOMMES DE LA ROUTE S17:

précoce éveillait en lui une mélancolie sans tristesse, le sen- timent tragique de la présence de la vie...

Quelquefois Audibert montait aussi au Bout-de-Côte, et, tandis que Combes taillait sa vigne ou bêchait ses plants de légumes, une sache de grosse toile sur le dos, un seau de fer-blanc sous le bras, il partait à la recherche des champi- gnons ou à la cueillette des framboises.

De temps en temps, les deux hommes travaillaient ensemble, bâtissaient un petit mur, cimentaient le bassin d'arrosage. A midi, ils se mettaient à table, l’un en face de l’autre, et mangeaient en silence, puis, dans la chaleur du jour, ils bavardaient une heure $ur la terrasse.

« On n’est pas mal ici, disait Audibert, c’est comme chez nous, à Col Tordu. Mais c’est quand même des pays de trop grande solitude. Il faut y vivre sans rien atten- dress

Bon, répondait Combes, mais qu'est-ce que tu veux attendre, à la Condamine ? Nous serons toujours des pauvres et les enfants comme nous.

Ça ne fait rien... on se sent moins perdu dans son destin à la ville. Ce n'est pas moi qui retournerais vivre dans ces déserts. Si mon père vient à mourir, notre mai- son pourra rendre ses pierres à la montagne. Pour monter R-haut, il faut bien cinq heures, c’est encore plus sauvage que par ici et il n’y a rien qui vaille.. Des planches pour- ries et des pierres sans ciment. Le père vit là-haut comme un sanglier ; il n’y aura pas quatre meubles à prendre.

Eh, eh, riait Combes, vous avez déjà tout pris, comme nous ici. Mais, quand même, la vie n'était pas si mauvaise que ça, dans nos montagnes. On vivait des bêtes et des arbres, on n’attendait rien de personne. Chaque maison avait assez de soleil pour faire mûrir ses légumes. Une source faisait la richesse d’une famille : une sûreté plutôt qu’une richesse, On savait qu'on ne mourrait jamais de faim, que chaque jour se sufhrait, et c'était bien assez pour vivre. Avec ça nos anciens avaient leurs

s18 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

idées et leurs contentements. Sans être notaires, ils savaient des choses, sur les herbes; sur la santé, sur le Bon Dieu. Ils vous conduisaient leur honnêteté mieux que des rois. ce n’était pas vivre comme des sauvages. »

Puis, comme la plupart du temps Audibert restait silen- cieux, Combes reprenait :

« Tiens, je crois qu'il vaut mieux se sentir vivre avec presque rien, sans chercher autre chose, que de courir tout le temps après son aisance. On a le cœur plus libre, on perd moins sa bonté naturelle. Si je n’avais pas tou- jours vécu comme je l'ai fait, content de tout, j'aurais eu peur plus d’une fois de perdre ma satisfaction de la vie, dans tous nos soucis de la Condamine. »

Puis, furieux :

- « Se ronger pour des économies, attendre une place, et . même avoir honte de sa misère au milieu des autres! »

Quelquefois Audibert paraissait convaincu, il approuvait Combes, mais, une heure après, il disait à propos de tout autre chose :

« Non, quand même, on ne peut pas vivre dans ces soli- tudes. »

suivre). ANDRÉ CHAMSON

: PROPOS D’ALAIN

L'espèce 2 des élans et comme des pulsations. Le tissu -

humain, presque tout liquide, 1 ses périodes de morte eau et ses grandes marées. Cela tient sans doute à des vents, des eaux, des taches solaires, et enfin aux imperceptibles radiations qui favorisent plus ou moins les échanges chi- miques. Toutes les espèces animales ont ainsi leurs sai- sons. Longues et lentes saisons, dont les eflets sont diffi- ciles à apercevoir. Mais Pespèce humaine porte en elle comme une aiguille indicatrice qui 2mplifie ces mouve- ments ; Cest la pensée. Dès que l'espèce se sent puissante, croissante, élastique, l’aiguille bondit, ér atteint sur le cadran des degrés inusités, qui ne figuraient jusque-là que pour la symétrie. Ces mouvements étonnent les vieux marchands de baromètres.

Les pressions moyennes de la” pensée correspondent à des lieux communs. En Musset, Hugo, Vigny, l'aiguille va et vient autour d’une position connue. Or les poètes sont de tous les indicateurs de pensée les plus sensibles, d’abord parce qu'ils se risquent un peu plus loin que l logique ne permet ; aussi parce que la règle qu'ils se don- nent les porte toujours un peu au-delà de ce qu’ils espé- raient. Au”reste il est ordinaire que lon pense d’après les poètes. Or cœux que je viens de citer ne réveillaient guère. Les nuages de Hugo sont réellement des nuages ; cela est > obscur de loïn : quand on est dedans, on n’y voit pas plus - clair. Son dieu est un bon grand-père, un président de

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$20 \ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

Mallarmé et Valéry annoncent un autre climat des pen- sées. Comme disait un Homme à lieux-communs, on y laisse sa tête. Mais cette manière bonhomme de juger est dépassée. La vague insolente arrive. Les jeunes rient à ces énigmes ; ils les secouent, ils les font sonner. C’est de qu’ils partent. C’est ainsi que Socrate et Platon se- couaient les énigmes homériques. Cependant la bouche d'ombre parle toujours du milieu de l’ancien nuage, mar- quant les limites du connaître et se repliant en ses volutes de brouillard, comme Renan sut si bien faire. Mais cela est passé de mode on veut des énigmes claires, j’en- tends développables, c’est-à-dire mathématiciennes, enfin difficiles seulement par notre paresse. Et sil est vrai, comme je crois, que pensée, fille de poésie, ressemble à sa mère, nous verrons partout une clarté des détails, clarté conquise, au lieu de nos vagues aspirations ; et les jeunes nous feront voir une autre manière de croire, qui sera un refus de croire. Je remarque déjà partout une jeunesse qui en sait plus que ses maîtres ; dans l’ordre politique cela va à tout examiner, et à refuser tout maître. Bref je crois que cette jeunesse sera difficile à gouverner.

L'administrateur m’écoutait, fixant sur moi son regard à travers ses grosses lunettes, ce regard qui veut être attentif, et qui n’est jamais qu’impérieux. « J’en ai vu, dit-il, de ces jeunesses ambitieuses, et il y a plus d’une manière de la mettre au pas des vieillards, sans compter l'amour, la famille, et le prix élevé de toutes choses. Mais ce que vous dites n’en est pas moins inquiétant. Et quel remède selon vous ?

J'attends, lui dis-je, que vous me fassiez voir est le mal ».

: ALAIN

SR SR LOTO M CE Le Ces Ent En : Fe È

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE

PROPOS SUR. LA CRITIQUE

Le livre judicieux de M. André Bellessort, Sainte-Beuve et le XIXe siècle, ne me servira pas à instruire ou à réviser une fois de plus le procès de Sainte-Beuve. Sainte-Beuve s’est tellement identifié avec la critique que son procès est toujours plus ou moins celui de la critique, ou du genre de vie, du genre de pensée critique, de ses conditions, de ses limites, de ses risques professionnels. Mais un titre parallèle à celui de M. Bellessort serait : La Critique et le XIXe siècle, titre de propos autour de cette question : Pourquoi la critique, pour naître, a-t-elle attendu le xrxe siècle ? ne

Entendons-nous bien. Avant le xixe siècle, il y a des cri- tiques. Bayle, Fréron et Voltaire, Chapelain et d’Aubignac, Denys d’Halicarnasse et Quintilien sont des critiques. Mais il n’y a pas la critique.

Je prends le mot dans son sens très matériel : un corps d’écri- vains plus ou moins spécialisés, qui ont pour profession de parler des livres, et qui, en écrivant sur les livres des autres, font des livres les sommets du génie n’ont pas encore été atteints, mais dont il n’y a aucune raison pour que la moyenne ne vaille pas la moyenne des autres livres:

Si la vraie et complète critique ne naît qu’au xix® siècle, cela ne tient pas à ce que le goût du xix® siècle ait été plus éveillé et plus exercé que celui du siècle précédent. De fort bons esprits affirment que ce serait plutôt le contraire. Il y faut d’autres raisons, et pour ma part, j'en verrai trois, qui ne jouent pas d’ailleurs séparément, et qui se déploient sur un front unique.

* *X *%

D'abord celle-ci, que la naissance de la corporation critique a lieu en fonction de celle de deux autres corporations,

522 : LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

inexistantes avant le xixe siècle, celle des professeurs et celle des journalistes.

Loin de moi l’idée de décrier l'œuvre d’enseignement accomplie par les Universités et les collèges d'avant la Révo- lution ! Mais l’enseignement de tout ordre appartenait à l'Eglise, et les enseignements faisaient partie d’abord et surtout de la grande corporation cléricale. La lutte des clercs et des philosophes, qui remplit le xvir° siècle, se termine par la laïci- sation, plus ou moins poussée, de l’enseignement. D'où la naissance d’une corporation, d’un nouvel esprit corporatif. Des types comme celui du professeur de l’Université de Koœnigsberg Kant, dans la seconde moitié du xviue siècle, du professeur de l’Université de Berlin Fichte après léna, devien- nent en France possibles et normaux. Avec les trois professeurs de 1827, Guizot, Cousin, Villemain, il y a une histoire de la chaire (professorale), une philosophie de la chaire, une cri- tique littéraire de la chaire. Voici le centenaire de la suspension des trois célèbres cours par le ministère Villèle. Parmi les réflexions de tout genre qu’il pourrait suggérer, n'oublions pas celle-ci, que pendant ces cent ans le métier de critique a été plus ou moins une rallonge du métier de professeur.

Et du métier de journaliste. Que ce soit sous l’Empire dans le silence du journalisme politique, ou sous la Restauration comme frère cadet du journalisme politique, le journalisme littéraire est le langage naturel de la critique littéraire. En principe ce n’était pas une innovation. Le genre avait abondé au xvire et au xvrre siècle avec les recueils de Hollande et de France, les Bayle et les Fréron. Il ÿ avait eu des journaux, même d'assez bons journaux, comme les Nouvelles de la République des Lettres. Il n'y avait pas eu de journalistes. Il n’y eut de journalistes! qu'après Voltaire. Les Lettres Provinciales, chef-d'œuvre du

journalisme comme Polyeucte et Phèdresont les chefs-d'œuvre du

théâtre, n'avaient fait! école qu’en matière de langue. Au con- traire, Voltaire, Diderot, le style souple, rapide et perçant du _ xvinre siècle, firent école de journalisme, engendrèrent üne pos-

_ térité innombrable. Voltaire, qui ne voyait dans le journa- _ lisme littéraire que du gibier, de Bastille," eût été bien sine

de cette paternité.

Comme eau-mère de la critique, il ne faut pas coRee seu-

: l

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE 523

lement la formation d'une corporation de professeurs, la nais- sance d’une corporation de journalistes, mais aussi leur rivalité et leur opposition. Voilà un siècle qu'il existe une critique des professeurs et une critique des journalistes, sans que le sage doive s’en émouvoir plus que de voir coexisterles brunes et les

blondes, le bourgogne et le bordeaux. C’est un fait que l'Ecole

Normale supérieure a été pendant près d’un siècle, depuis que Nisard y professa son cours de littérature, la citadelle, ou, pour parler plus noblement, l’Acropole de la critique. C’est un autre fait que cette époque appartient plutôt au passé qu’au présent, et que le seul critique qui soit resté le classique de son genre, Sainte-Beuve, était un journaliste, non journaliste de nécessité, mais journaliste de nature et de race. Que le Port-Royal ait été Ju devant les Lausannois | par un conférencier inapte à la parole publique, cela ne fait que confirmer notre point. Sainte-Beuve sentit d’ailleurs avec humiliation la supériorité que Popinion accordait alors aux porte-toge sur les porte-plume : la grande compétence officielle, académique et autre sur le xvne siècle, c'était non pas l’auteur de Port-Royal et des Lundis, maïs l’orateur des Belles Dames pendant la Fronde et le « Bergamasque » de la déclamation sur les Pensées de Pascal. On comprend que Sainte- Beuve ait toujours été du parti politique opposé à celui figurait Cousin. Depuis, un renversement s’est produit. Le culte de Saïnte-Beuve figure un des principes de la religion universitaire, alors que, pour des raisons diverses, entre autres son hostilité contre le romantisme et son rôle officiel sous l’Empire, les critiques journalistes le conspuent périodique- ment,

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En second lieu, la critique tend plus ou moins à l’inventas.., et le xrxe siècle a été, depuis le Génie du Christianisme, le siècle

* des inventaires.

La critique tend à l’inventaire parce qu'elle porte sur la

chose faite, sur un passé. Elle fut plus ou moins fondée, à

Alexandrie, par des bibliothécaires, dans une littérature dont Peffort se réduisait à peu près à conserver, à aménager, à inven- torier, À reproduire. Ce terme d’inventaire porterait surtout sur

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la critique appliquée aux œuvres du passé, sur l’histoire litté- raire, et, en apparence, beaucoup moins sur la critique des œuvres présentes. Et lon pourrait ajouter que, des deux grandes sections du personnel critique, l’une, celle des profes- seurs, est préposée à l'inventaire du passé, l’autre, celle des journalistes, au discernement du présent. J'accorde qu’un sage, ou un pénétrant, ou un subtil critique, aura toujours tendance à dépasser l’inventaire, à se libérer du passé, à s’en servir sans s’y asservir, à passer de l’un à l’autre des plans de la durée, en philosophe ou en moraliste. Il ne s’agit point des conditions dans lesquelles vit et se développe aujourd’hui la critique adulte, mais de celles au milieu desquelles elle est née au xixe siècle.

Or elle est née en liaison avec l’histoire, avec le sentiment du passé. Posez ce principe mâle qu’est la critique de La Harpe, disciple et successeur de Voltaire (le Lycée, qui fut un cours,